Paul Ricoeur à Emmanuel Legeard, 1995

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« La tentative de compléter le concept d’ipséité par votre idée très féconde d’homéorhésis amorce le passage au problème de l’être même de l’histoire, donc de la destination originaire de l’homme. » – Paul Ricoeur, 1995

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SE-SOPHOS

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SE-SOPHOS

Emmanuel Legeard © 2015

A Christian Broutin

Tout part toujours d’une pierre. Tout part toujours d’une pierre parce que la condition humaine est d’habiter le monde. La borne initiale, et la stèle ultime à quoi tout retourne, c’est ce dieu informe et énigmatique dont ni le temps ni les hommes ne sont venus à bout, cette pierre emmaillotée recrachée par Cronos, indélogeable enfin du temple de Zeus et qui rayonne tel un cœur palpitant par le rythme de son mètre vivant. Tout part d’une pierre, irrépétable et répétée à l’infini, car sur cette pierre tout est bâti. Sisyphe était un roi bâtisseur. Dans une vie antérieure, Teshub, peut-être, un dieu par qui le ciel s’unissait à la terre.

La pierre symbolise la frontière métaphysique entre les mondes. Entre la puissance et l’impuissance, entre la vie et la mort, entre le possible et l’impossible, entre l’éternité incréée et la succession créée qui invente le temps des hommes, et bien sûr entre le Même et l’Autre, car la pierre brute, le minéral intact est, par son extériorité absolue, le seuil du tout-autre. Les blocs non dégrossis des autels primitifs renferment à tout jamais l’idée de la divinité.

L’omphalos et le bétyle sont des bornes cosmiques investies du maître-mot, du logos inexprimable par quoi tout le reste existe et s’exprime dans sa diversité sensible. Dans son temple, au sommet du capitole, Jupiter cohabite avec Terminus, le dieu immémorial et indéracinable que Tarquin n’a pu déloger – c’est le dieu des bornes et des frontières. C’est le dieu de la séparation et de la succession créée, de l’espace et du temps historiques. De l’ordre, donc, face au chaos primordial. Par la ségrégation, Terminus rend sacrée toute différence. Et quiconque déplaçait une borne, où qu’elle soit dans Rome, devait en rendre compte sous le regard du ciel et dans l’austérité de sa conscience à ce dieu représenté par une pierre brute et sans voix.

De Terminus, on a fait terme pour désigner le mot qui fixe les essences. Car la borne cosmique originelle est le siège de la puissance de nommer. Elle donne un sens à tous les noms dérivés d’elle et une signification au rythme qu’elle engendre, de borne en borne et d’aller en retour vers la Ville Éternelle dont Rome n’est qu’un mirage éphémère. Le cœur de pierre est l’ultime générateur du rythme de la vie: au commencement était le Verbe, et le Verbe était rythme et couleurs.

Victor Bérard pensait que le nom mystérieux de Sisyphe dissimulait se-sophos, le très habile. Car les Grecs appelaient sophos quiconque maîtrisait un savoir-faire extraordinaire. Je ne m’étonne pas qu’un roi fortificateur soit appelé « se-sophos » quand il pousse un rocher au sommet d’une Acrocorinthe en proie aux séismes. Où mieux que dans l’architecture et la maçonnerie du refuge réalise-t-on l’identité profonde du savoir-faire et du savoir-vivre puisque habiter, c’est construire?

Pour le bâtisseur de cathédrales, pour celui qui naguère encore édifiait sa maison, construire, c’était énoncer silencieusement le nom de dieu. C’était unir l’être et l’avoir dans la quadrature du cercle: faire entrer la croix polaire dans le cercle cosmique ou le cercle infini de l’esprit qui souffle dans la base carrée des fondations humaines. C’était enchanter le monde. C’était manier la pierre philosophale. Au-dessus du dieu Terme, le temple de Jupiter était à ciel ouvert. Car notre ancrage n’est pas seulement cartographique. L’ampleur n’est rien sans l’intensité, sans l’exaltation réciproque du charnel et du spirituel sur cet axe polaire de l’ailleurs absolu.

On n’habite jamais que là d’où le monde parle pour nous.

Par la pierre originelle et sacrée, terme ou terminus, Verbe fondateur, nous recevons en partage ce que nous avons à être, et qu’il nous faut affirmer par l’action. Mais qui sait ce qu’habiter veut dire? Habiter, c’est fréquenter la grâce, c’est faire fructifier le don, c’est bâtir et cultiver, c’est abriter – ἀγάπη.

Nous devons cultiver et bâtir, et nous mettre à rebâtir, mais l’histoire ne se répète jamais – elle s’harmonise. Sauf peut-être pour celui qui sous un ciel de pierre, après que l’histoire aura fini, continuera une tâche sans nom dans un monde sans vie.

Citations – Partie I

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« Il me semble, en effet, que l’émotion véritable, plutôt qu’un accélérateur des réflexes – comme elle est souvent présentée – sert au contraire à abolir les automatismes pour se donner le temps d’examiner avec une intensité accrue ce qui dans l’univers familier recèle un intérêt ou un danger. »
Emmanuel Legeard, L’Erreur humaine.

« La culture générale est en fait la culture américaine qui réduit le monde en fiches suivant le plus petit dénominateur commun et s’estime quitte de l’effort de comprendre moyennant quelques caricatures hollywoodiennes où l’essentiel est anéanti. »
Emmanuel Legeard, L’Erreur humaine.

« En quelque sorte, l’homme est essentiellement technicien; depuis toujours, c’est par l’intermédiaire de prothèses qu’il est obligé d’agir sur son environnement. »
Emmanuel Legeard, L’Erreur humaine.

« Ensuite, tout indique que l’homme a depuis l’origine eu besoin de répondre à des questions d’ordre ontologique, précisément sans doute à cause d’une ontogenèse inaboutie et de cette séparation d’avec le monde dont il a de tout temps cherché à soulager la cruauté. »
Emmanuel Legeard, L’Erreur humaine.

« Le couple Enkidu-Gilgamesh est d’ailleurs tout à fait caractéristique du malaise humain, entre nostalgie du bon sauvage et aspiration au surhomme. »
Emmanuel Legeard, L’Erreur humaine.

« On tient communément pour admis qu’Adam et Eve ont été chassés du paradis pour avoir péché. Mais en quoi ont-ils péché? Leur crime, selon moi, est le même exactement que celui de Prométhée (celui qui sait avant les autres): ils ont voulu devancer la providence divine. En d’autres mots, mais très exactement, ils ont voulu « doubler » Dieu »
Emmanuel Legeard, L’Erreur humaine.

« l’élaboration technique elle-même se confond toujours plus ou moins avec la capacité prédatrice à prendre de vitesse, à anticiper sur l’ordre naturel pour des raisons évidentes de contrôle et de domination »
Emmanuel Legeard, L’Erreur humaine.

« Avec l’évolution, la tendance au contrôle anticipé s’est hypertrophiée jusqu’à devenir presque monstrueuse chez l’homme moderne qui s’efforce d’évacuer tout imprévu d’une Physis coupée du Logos, et seulement considérée désormais comme un gisement de matière exploitable. »
Emmanuel Legeard, L’Erreur humaine.

« Car ce n’est pas vraiment la teneur des droits de l’homme, leur caractère intrinsèque, qui est discutable. C’est leur instrumentalisation. D’abord, décréter les droits de l’homme, c’est décréter que « l’homme » à défendre, c’est l’homme sans qualités, l’homme sans épithète, un homme qui par conséquent ne serait rien pour l’essentiel. Juste… un homme. Or un homme comme ça, ça n’existe précisément pas. Ce qui définit l’homme en tant qu’homme c’est qu’il est toujours quelqu’un. On ne peut pas être tout court, à moins qu’on ne soit Dieu. Evidemment, une telle conception des choses est éminemment récupérable par une dictature, puisqu’il est extrêmement facile d’en extrapoler que le Bien, c’est le Nul, et ensuite de diaboliser tout ce qui tend à l’existence ou à la réalisation de soi, donc à s’opposer en puissance à l’arbitraire du chef absolu ou au rendement de la machinerie sociale. Dans ce sens très évident pour moi, mais incompréhensiblement invisible à tout le monde, les droits de l’homme signent la fin de la liberté d’expression.

Le deuxième problème, complémentaire du premier, c’est que l’autorité qui s’arroge, de façon forcément illégitime, le rôle de faire respecter les droits de l’homme, s’accorde en même temps le droit de décréter qui est l’Ennemi de l’Homme. Il lui est alors loisible de diaboliser qui bon lui semble. Dans ce sens, les droits de l’homme sont éminemment commodes, puisqu’ils excluent logiquement que l’homme soit son propre ennemi. Par conséquent, l’ennemi de l’homme est forcément l’ennemi traditionnel du genre humain, autrement dit: le Diable. »
Emmanuel Legeard, L’Homme et ses droits.

« Les gens se cherchent et se trouvent automatiquement des raisons d’aimer ce qu’ils sont obligés de subir pour ne pas avoir à sortir de leur paresse ou de leur lâcheté. C’est à ce prix seulement qu’ils peuvent continuer à s’aimer eux-mêmes, à entretenir l’illusion de la liberté indispensable à leur amour-propre. C’est cette rétrodynamique sociétale qui a donné l’homme fonctionnel, pur produit des médias de masse et de la société de consommation. »
Emmanuel Legeard, Entretien avec Peeters.

« Plus besoin de propagande; aujourd’hui, on « communique », c’est-à-dire qu’on se transmet en temps réel les déclics injectés dans le circuit par les médias, comme des machines de Turing accomplissant leurs opérations sans réflexion, juste pour rester disponible à l’impératif de réagir simultanément à des mots d’ordre diffus, comme descendre dans la rue, etc. »
Emmanuel Legeard, Entretien avec Peeters.

« Les médias, par définition, ne sont jamais neutres. Ils structurent la novlangue, qui est la langue de la communication, du politiquement correct, du prêt-à-penser taille unique. Petit à petit, on est piégé par un vocabulaire artificiel que nous ne contrôlons plus et qui gouverne nos rapports sociaux. Ce vocabulaire n’est pas anodin; il fonctionne comme un opérateur binaire qui permet de neutraliser la pensée et de retourner la critique du pouvoir contre celui qui essaie de la formuler. Les médias sont donc des dispositifs sociopolitiques d’interaction systémique, ils servent de courroies de transmission du pouvoir; mais il ne faut pas oublier que ce sont les gens eux-mêmes qui les mettent en jeu. Personne ne vient chez vous allumer la télévision. C’est vous qui le faites. »
Emmanuel Legeard, Entretien avec Peeters.

« Qu’est-ce qu’on appelle identité? En ce qui me concerne, c’est la façon dont vous vous conformez à la caricature que les autres se font de vous. Dernièrement, j’ai entendu que nos brillants journalistes se mettaient à appeler les Français des « Gaulois ». C’est ça, l’identité? A quand les Cro-Magnon? Car il n’y a aucune raison de s’arrêter là. Claude Bernard, Poincaré, Mermoz, Balzac ne sont pas des « Gaulois ». Ce sont des Français. Le Concorde, Ariane, le TGV, l’aspirine, le vaccin contre la tuberculose, la carte à puce, la téléchirurgie ne sont pas des réalisations gauloises, mais françaises! Cette tribalisation des Français me semble intentionnelle, elle est en tout cas malveillante, elle a pour objectif de les diminuer dans une caricature invalidante d’eux-mêmes et de les faire passer pour des reliques embarrassantes, de les marginaliser chez eux. »
Emmanuel Legeard, Entretien avec Peeters.

« L’homme est un être historique, c’est d’ipséité qu’il doit se soucier, c’est-à-dire de son identité en devenir, de son historicité enracinée. Il doit apprendre à se connaître lui-même s’il veut agir suivant son devoir. C’est évidemment la leçon de base de toute philosophie, donc de toute philosophie politique: c’est l’enseignement de Socrate à Alcibiade, mais aussi de Krishna à Arjuna ou du catholicisme classique. Evidemment, c’est une ascèse. Il ne suffit pas d’endosser le cadeau empoisonné de la panoplie folklorique made in Hollywood et de scander des slogans sur l’air des lampions. »
Emmanuel Legeard, Entretien avec Peeters.

« (On sait qu’on vit sous une dictature quand on ne) vous interdit pas seulement de dire ou de penser certaines choses, on vous oblige à penser ce que l’Etat veut que vous pensiez, on vous dicte quoi dire et quoi penser, positivement, afin de chasser de votre cerveau toute possibilité d’esprit critique et de réflexion personnelle. »
Emmanuel Legeard, Entretien avec Peeters.

« (P)our assurer l’avenir d’une société, celle-ci doit être confiée à des gens qui ont intérêt à sa conservation, donc évidemment aussi à son progrès moral et intellectuel. Mais les sociétés ne sont pas homéostatiques, à moins qu’elles ne soient totalitaires; elles ont un régime homéorhétique. Elles se conservent en se dépassant. »
Emmanuel Legeard, Entretien avec Peeters.

« Si vous ne pensez pas que ce que vous avez à défendre puisse se faire sur (un plan qui transcende le présent), alors – à mon avis – c’est que ça ne mérite pas d’être défendu, ou bien qu’on ne mérite pas d’y accéder. »
Emmanuel Legeard, Entretien avec Peeters.

Entretien avec Emmanuel Legeard, Novembre 2003

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ENTRETIEN AVEC EMMANUEL LEGEARD

© E. Legeard, © J. Peeters

J. Peeters: Plusieurs des articles de vous que j’ai lus, sous des noms de plume variés, donnent l’impression que vous êtes assez sensible à la philosophie anarchiste, surtout à Bakounine?

E. Legeard: Je ne sais pas. Qu’est-ce que c’est, la philosophie anarchiste? Je ne peux pas répondre à ça. Ce qui m’intéresse, chez Bakounine, c’est la critique de l’économie centralisée. Je suis également d’accord avec l’idée que l’aliénation d’une société au marché conduit à la dictature et que le marché n’est pas une abstraction anonyme, mais le produit concret d’une certaine caste transnationale d’individus qui ont leurs croyances, leurs projets, et qui ont pour objectif la destruction des sociétés afin d’asservir l’humanité à leurs intérêts. Ils ont déjà gagné aux trois quarts puisque c’est à peu près la proportion de l’humanité qui a abdiqué ses qualités pour se convertir au régime de la quantité. Aujourd’hui, les différences pour l’essentiel sont remplacées par une différence invariablement ramenée à la valeur marchande de quelqu’un. L’autre jour, dans un journal soi-disant littéraire, je lisais qu’un auteur « valait tant », qu’un écrivain « pesait ceci », etc. On ne fait même plus semblant.

J. Peeters: Vous êtes contre le libéralisme économique?

E. Legeard: Une fois de plus, il faudrait définir ce que vous entendez par là. Je constate qu’ici et maintenant, la loi de l’offre et de la demande n’existe pas, l’économie de marché est un leurre. On sait très bien que ce sont les multinationales qui imposent leurs produits aux consommateurs. La consommation est subordonnée à la production. Autrement dit, c’est l’offre qui impose la demande; Galbraith l’a compris et expliqué dès l’essor de la société de consommation sous l’impulsion américaine, après la deuxième guerre mondiale. Par exemple, je me souviens des discours des mitterrandiens pour racoler les gamins en 1981, quand ils disaient: « nous voulons libérer les ondes hertziennes, c’est comme l’air qu’on respire, il appartient à tout le monde – ce n’est pas un monopole! » On voit bien aujourd’hui l’ampleur prodigieuse de cette escroquerie. Vous avez cent radios soi-disant « libres » qui toutes sont appuyées par le gros capital et toutes diffusent le même mensonge exactement, martèlent le même rythme d’abrutis… Comme seule alternative, une ou deux stations qui parlent de spectres et de soucoupes volantes, du retour de la Planète X dans le système solaire et de la conspiration des hommes-lézards. C’est du dressage économique à la consommation forcée. Et l’objectif de ce dressage, c’est la destruction. Si ce n’était pas le cas, étant donné que les gens finissent invariablement par s’adapter à ce qu’on leur impose, pourquoi imposer le pire, le plus dégradant moralement, le plus débilitant mentalement?

J. Peeters: Vous ne croyez pas que les gens finiront par se révolter un jour?

E. Legeard: Je crois surtout ce que j’observe in vivo. Effectivement, on pourrait s’attendre à ce que les gens soient ulcérés et réclament autre chose, notamment – pour reprendre l’exemple inoffensif des ondes radio – du Mozart, de l’accordéon, des chants grégoriens, des émissions culturelles franches de toute manipulation idéologique, peu importe! Or c’est le contraire exactement qui se produit: au lieu de se mettre à haïr cette uniformité imposée, ils s’y convertissent! C’est un phénomène bien connu en psychologie sociale. On appelle ça la soumission induite. Les gens se cherchent et se trouvent automatiquement des raisons d’aimer ce qu’ils sont obligés de subir pour ne pas avoir à sortir de leur paresse ou de leur lâcheté. C’est à ce prix seulement qu’ils peuvent continuer à s’aimer eux-mêmes, à entretenir l’illusion de la liberté indispensable à leur amour-propre. C’est cette rétrodynamique sociétale qui a donné l’homme fonctionnel, pur produit des médias de masse et de la société de consommation. Et appui sûr de la dictature – car nous vivons en dictature. On nous dicte quoi dire et quoi penser, et nous devons nous incliner, sous peine de prison, d’ostracisme, de lynchage.

J. Peeters: Pourquoi cela passe-t-il inaperçu?

E. Legeard: L’homme fonctionnel de la société de consommation est constamment immergé dans le champ médiatique qui le façonne psychologiquement par toutes les prothèses qui le branchent au système. Il vit quasiment exclusivement dans l’instant, dans les « niouzes » comme il dit dans sa novlangue débile (et l’adoption du vocabulaire américain est ici éloquente). C’est le réflexe conditionné qui chez lui tient lieu de réflexion. Ce qui lui donne l’illusion de la liberté, c’est qu’il s’imagine penser tout seul parce que personne ne vient lui enfoncer dans le crâne la propagande officielle à coups de matraque comme sous les régimes totalitaires du siècle dernier. Mais en réalité, si la contrainte physique n’est plus nécessaire qu’en cachette, hors caméra, si tout apparaît égalisé, ce n’est pas parce qu’on est libre, mais au contraire parce que la société s’est autorégulée grâce aux médias, et parce qu’elle est devenue plus totalitaire que n’importe quel régime oppressif: le pouvoir maintenant la traverse de part en part. Il a tout infusé. La société s’est cybernétisée. Tout le monde pense pareil, agit pareil, réagit pareil, c’est l’ère du vide. Plus besoin de propagande; aujourd’hui, on « communique », c’est-à-dire qu’on se transmet en temps réel les déclics injectés dans le circuit par les médias, comme des machines de Turing accomplissant leurs opérations sans réflexion, juste pour rester disponible à l’impératif de réagir simultanément à des mots d’ordre diffus, comme descendre dans la rue, etc.

J. Peeters: Les médias ne sont pas neutres?

E. Legeard: Les médias, par définition, ne sont jamais neutres. Ils structurent la novlangue, qui est la langue de la communication, du politiquement correct, du prêt-à-penser taille unique. Petit à petit, on est piégé par un vocabulaire artificiel que nous ne contrôlons plus et qui gouverne nos rapports sociaux. Ce vocabulaire n’est pas anodin; il fonctionne comme un opérateur binaire qui permet de neutraliser la pensée et de retourner la critique du pouvoir contre celui qui essaie de la formuler. Les médias sont donc des dispositifs sociopolitiques d’interaction systémique, ils servent de courroies de transmission du pouvoir; mais il ne faut pas oublier que ce sont les gens eux-mêmes qui les mettent en jeu. Personne ne vient chez vous allumer la télévision. C’est vous qui le faites. Or tout ce qui passe à la télévision est soigneusement calibré pour votre plus grande sujétion et la pollution méthodique de votre espace mental. La violence de l’Etat ne s’exerce donc plus physiquement, mais symboliquement, par le truchement des médias de masse qui sont des engins d’intoxication permanente et insidieuse. Par contre, le conditionnement symbolique permet, à coups de mots-gâchettes, de déclencher à volonté la haine de la masse conditionnée contre l’opposant isolé, le dissident encombrant qui, lui, a toutes les chances de souffrir très physiquement d’un lynchage faussement spontané. C’est une dictature. Et ce n’est pas une dictature « molle », comme on a pu le dire, une dictature « soft ». C’est une vraie dictature. Une dictature pure et dure.

J. Peeters: A quoi repère-t-on qu’on est en dictature?

E. Legeard: C’est simple, on ne vous interdit pas seulement de dire ou de penser certaines choses, on vous oblige à penser ce que l’Etat veut que vous pensiez, on vous dicte quoi dire et quoi penser, positivement, afin de chasser de votre cerveau toute possibilité d’esprit critique et de réflexion personnelle. On vous injecte, vous savez, comme ces mousses expansives et figeantes qu’on envoie dans les pneus crevés, une substance incapacitante qui va prendre toute la place et faire de vous un automate viscéral docile et bien réglé. Et grâce à cette oblitération intellectuelle, vous allez régresser du cérébral au viscéral, vous allez devenir chimiquement manipulable. Suivant les impulsions que vous allez recevoir, vous aurez l’illusion du bonheur associée à la libération de telle neurohormone, l’illusion de la colère, bref vous vivrez dans l’illusion. Il y aura des mots-gâchettes pour produire des réactions d’hostilité instantanées, comme lorsqu’on enfonce un point douloureux sur un trajet nerveux, et la population évacuera d’elle-même ceux qui dérangent le pouvoir en place.

J. Peeters: C’est la suppression de la spontanéité par le social engineering…

E. Legeard: Si vous voulez. C’est surtout que la violence symbolique a ceci de prodigieux qu’elle permet de sauvegarder les apparences de la libre adhésion. C’est pour ça que ça tient debout. Dans une société de la honte, comme la nôtre, qui ne tient compte que de l’intimidation majoritaire, c’est le « pas vu, pas pris » qui gouverne les actions. Si les « salauds », comme disait Sartre, c’est-à-dire ceux qui savent que c’est mal et qui ne disent rien, craignaient que leur paresse ou leur lâcheté soit exposée, ils réagiraient. Mais les rapports de force sont dissimulés parce qu’ils sont diffus: la circonférence est partout, le centre – nulle part. Providentiel, vous comprenez. La dictature? Où ça? Evidemment, (***) n’a pas la tête d’un dictateur façon Hollywood. Mais il a été élu avec 83 pour cent des voix – c’est un score de dictateur. C’est l’argument qui a été utilisé pour justifier qu’on renverse Saddam Hussein. Quand entre 8 et 9 personnes sur 10 votent pour quelqu’un, c’est soit que tout va vraiment très bien, soit que tout va vraiment très mal. Or je n’ai pas l’impression que tout aille très bien, en France, en 2003… à votre avis?

J. Peeters: Au début de l’entretien, vous avez dit que la mondialisation avait gagné parce qu’une grande part de l’humanité avait abdiqué ses qualités pour se convertir au régime de la quantité… Vous pensez que la solution est dans le combat pour l’identité?

E. Legeard: Bon, il faut bien définir les choses, ici. Qu’est-ce qu’on appelle identité? En ce qui me concerne, c’est la façon dont vous vous conformez à la caricature que les autres se font de vous. Dernièrement, j’ai entendu que nos brillants journalistes se mettaient à appeler les Français des « Gaulois ». C’est ça, l’identité? A quand les Cro-Magnon? Car il n’y a aucune raison de s’arrêter là. Claude Bernard, Poincaré, Mermoz, Balzac ne sont pas des « Gaulois ». Ce sont des Français. Le Concorde, Ariane, le TGV, l’aspirine, le vaccin contre la tuberculose, la carte à puce, la téléchirurgie ne sont pas des réalisations gauloises, mais françaises! Cette tribalisation des Français me semble intentionnelle, elle est en tout cas malveillante, elle a pour objectif de les diminuer dans une caricature invalidante d’eux-mêmes et de les faire passer pour des reliques embarrassantes, de les marginaliser chez eux. Il faut refuser « l’idem » de l’identité, la répétition ridicule.

J. Peeters: Ce sont les spectres de Marx?

E. Legeard: Précisément. Marx disait que l’histoire ne revient que sous forme de caricature, et c’est exactement le piège tendu à ceux qui seraient séduits par ce genre de manifestation. L’homme est un être historique, c’est d’ipséité qu’il doit se soucier, c’est-à-dire de son identité en devenir, de son historicité enracinée. Il doit apprendre à se connaître lui-même s’il veut agir suivant son devoir. C’est évidemment la leçon de base de toute philosophie, donc de toute philosophie politique: c’est l’enseignement de Socrate à Alcibiade, mais aussi de Krishna à Arjuna ou du catholicisme classique. Evidemment, c’est une ascèse. Il ne suffit pas d’endosser le cadeau empoisonné de la panoplie folklorique made in Hollywood et de scander des slogans sur l’air des lampions. Au train où vont les choses en 2003, je redoute de voir un jour des imbéciles revendiquer le monopole d’une hypothétique « francité » déguisés en Obélix ou en Superdupont.

J. Peeters: Donc vous êtes contre le repli? Pourtant, vous avez écrit, je cite, que « la finalité de toute société comme de tout organisme, c’est la conservation de soi. »

E. Legeard: On confond ici repli et conservation de soi. Je pense effectivement que pour assurer l’avenir d’une société, celle-ci doit être confiée à des gens qui ont intérêt à sa conservation, donc évidemment aussi à son progrès moral et intellectuel. Mais les sociétés ne sont pas homéostatiques, à moins qu’elles ne soient totalitaires; elles ont un régime homéorhétique. Elles se conservent en se dépassant. De Gaulle, d’ailleurs, l’avait très bien compris. J’ajoute que l’ipséité que j’opposais tout à l’heure à l’identité se constitue pour soi, non contre les autres. Elle ne peut pas être motivée par la haine de l’autre ni se mélanger à des considérations d’intérêt matériel. Elle suppose une transcendance, une capacité à s’extraire du présent et de l’immanence. Si vous ne pensez pas que ce que vous avez à défendre puisse se faire sur ce plan, alors – à mon avis – c’est que ça ne mérite pas d’être défendu, ou bien qu’on ne mérite pas d’y accéder.

UNE CONVERSATION AVEC MICHEL BUTOR

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Un grand merci à M. Romain Kanony qui s’est servi de son attirail technologique hyper-sophistiqué pour retranscrire sans effort cet entretien par moments inaudible (dont j’ai retranché quelques morceaux) et à M. Legeard pour l’annotation du transcript. La mise en gras ou en couleur de certains passages est due à André Théry.

UNE CONVERSATION AVEC MICHEL BUTOR

Emmanuel Legeard: Votre œuvre est très « organique »: la partie n’a de sens que par son rapport à l’ensemble. Donc je comprends très bien que vous ne vouliez pas être réduit à l’image que les anthologies de la littérature donnent de vous… les histoires littéraires… où on vous cantonne au nouveau roman, alors qu’évidemment vous êtes plus et autre que ça. Mais en quelque sorte, comme vous avez votre Victor Hugo personnel, j’ai mon Michel Butor à moi, que j’ai incorporé à ma propre substance intellectuelle, que j’ai assimilé, que j’ai « métabolisé », avec lequel j’ai vécu, et qui est malgré tout celui du nouveau roman: celui de Passage de Milan, de L’Emploi du temps, de La Modification et de Degrés qui est mon préféré et qui est à mon avis un chef-d’œuvre. Ça, c’est le Michel Butor qui fait partie de moi-même et qui fait partie de la vie d’énormément de gens. Il y a eu une espèce de phénomène de transmigration de ce que vous avez écrit dans leur existence propre et vous avez transformé la littérature en transformant la vie des gens. Ce qui était d’ailleurs votre projet de départ…

Michel Butor: Ah, oui, bien sûr, c’était l’intention.

Emmanuel Legeard: Pourquoi, alors que vous étiez manifestement un romancier surdoué – ce qui est excessivement rare – vous êtes-vous détourné du roman?

Michel Butor: C’est une question que, naturellement, je me suis posée moi-même très souvent. Beaucoup de gens voulaient que je me remette au roman, et en particulier les éditeurs qui s’imaginaient que si j’écrivais encore un roman, eh bien, il y avait une affaire à faire, ce que je ne croyais pas. Du tout. Donc j’ai essayé de me remettre à la narration. Et d’ailleurs dans ma critique et ma poésie, il y a énormément de narration, sauf que c’est une narration différente, qui part un peu de tous les côtés. Ce que je cherchais à travers le roman, bon, j’ai l’impression d’avoir réussi à le pousser à travers d’autres formes. Seulement, ça a beaucoup surpris les gens, ça a beaucoup surpris les journalistes et les critiques. Donc il fallu un certain temps avant que l’on se mette à me lire autrement, et évidemment, avec les livres qui ont suivi, on s’est mis à lire autrement les romans aussi. On ne les a plus lus tout à fait comme des romans. J’aurais bien aimé faire plaisir à tout le monde. Et j’ai essayé. Mais ça n’a jamais marché. Vous voyez, par exemple, Le Portrait de l’artiste en jeune singe, c’est une narration. Mais évidemment, on ne peut pas dire que c’est un roman. Ce n’est pas un roman d’abord parce que c’est autobiographique – c’est un peu le seul de mes livres qui soit vraiment autobiographique… autobiographique changé, un peu transformé, exactement comme font les gens maintenant qui font de « l’autofiction », comme on dit… j’ai fait ça bien avant! Ensuite, l’insistance sur les rêves fait basculer le livre dans autre chose que ce qu’on appelle d’habitude « roman ». Mais enfin, il y a du roman là-dedans. Et dans la critique, il y a aussi beaucoup de roman, parce que je raconte les gens. Comme vous le disiez tout à l’heure à propos des anthologies: une œuvre littéraire ou une œuvre picturale, pour moi, c’est indissociable des gens qui l’ont fait, du milieu dans lequel ça s’est fait et pour lequel ça s’est fait, et ainsi de suite. Alors: pourquoi n’ai-je plus écrit de roman après 1960, malgré mes efforts pour essayer de faire quelque chose qui ressemblerait quand même à un roman? Ça ne pouvait plus du tout ressembler à quelque chose qui pourrait recevoir un prix littéraire de fin d’année, naturellement. Ça, c’était fini pour moi. Mais pourquoi n’aurais-je pas réussi à faire quelque chose avec des personnages inventés et, bon, mais j’ai essayé, et il y a des parties romanesques dans certains de mes livres. Seulement, c’est enfoui en quelque sort à l’intérieur de quelque chose de différent. Vous voyez, j’admire beaucoup Zola. Mais surtout, j’admire extraordinairement le sociologue dans Zola et les études préparatoires qu’il a réalisées pour l’élaboration de ses livres. On peut dire qu’inversement à Zola, chez moi, ce sont les études préparatoires qui ont dévoré tout le reste.

Emmanuel Legeard: C’est très intéressant ce que vous dites des études préparatoires de Zola. Dans vos études critiques [Répertoire, etc.], Portrait de l’artiste en jeune singe aussi, il y a cette volonté d’identification. Or on n’est jamais plus intensément soi-même que lorsqu’on cherche à s’identifier aux autres…

Michel Butor: Oui!

Emmanuel Legeard: Est-ce que justement le fait d’avoir abandonné le roman pour se « rabattre » – je ne le dis pas dans un sens péjoratif – sur l’essai critique, ce n’était pas le moyen pour vous d’ajouter cette dimension… ce mode d’intensité qui complétait le mode d’ampleur, expansif, que vous aviez exploité avec le roman, et qui était d’une complexité luxuriante, mais uniquement géographique, cartographique – plane, en quelque sorte…

Michel Butor: Oui.

Emmanuel Legeard: …et qui ne laissait pas de place à votre authenticité que vous retrouvez en étudiant…

Michel Butor et Emmanuel Legeard (simultanément):…les autres.

Michel Butor: Oui. C’est un peu ça. Et puis, parallèlement, c’est aussi lié à ma carrière tortueuse de professeur. Car j’ai toujours gagné ma vie comme professeur. J’ai essayé de travailler un peu chez les éditeurs, comme la plupart des écrivains un peu connus qui ont un port d’attache [i.e. une maison d’édition attitrée]. Mais au fond j’étais fait pour être professeur, donc j’ai une carrière de professeur très anormale, pas du tout « française »… L’Université française m’en a beaucoup voulu de mon indépendance, et ça a été une bénédiction pour moi quand j’ai pu avoir un poste permanent à Genève, ça a été la libération, et l’Université française m’en a voulu encore plus, parce qu’ils étaient très jaloux. Mon activité de professeur m’obligeait à lire et relire intensément un certain nombre d’écrivains et ça a été pour moi toujours passionnant et, bon, j’essayais de me mettre dans la peau du personnage, écrivain. Les écrivains sont des gens qui parlent donc on n’a pas besoin de les faire parler… et pourtant on a besoin de parler à leur place, parce qu’il y a toujours des choses qu’ils n’ont pas réussi à dire et qui naturellement éclairent tout le reste. Moi, j’ai toujours rêvé d’avoir des critiques qui m’éclairent sur moi-même, ce qui est arrivé, comme en l’occurrence… qui m’éclairent moi-même sur ce que j’ai écrit. Au bout d’un certain temps… donc, j’étais professeur à Genève, après l’avoir été dans bien d’autres endroits. J’étais professeur à Genève. Et je vivais à Nice. Et je faisais la navette entre Nice et Genève. Et j’avais deux personnalités, si vous voulez, j’avais la personnalité de professeur à Genève et la personnalité d’écrivain, et d’ami des peintres, etc. à Nice. C’était assez acrobatique, tout ça. Donc il y a une schizophrénie, mais qui est, je dirais, caractéristique du romancier. Les romanciers ont la faculté de se multiplier en personnages. J’avais cette faculté, alors je me suis multiplié moi-même en personnages, et j’ai essayé de comprendre pourquoi Balzac avait traité tel genre de chose ou, aussi bien, pourquoi Mondrian s’était mis à faire des carrés, ou des rectangles.

Emmanuel Legeard: Vous avez déclaré un jour que vous étiez une espèce de « métis »… (1)

Michel Butor: Je suis terriblement français. J’ai pris suffisamment de distance par rapport à mon pays pour pouvoir me moquer d’un certain nombre de ses ridicules comme le fait de devoir composter les billets dans les chemins de fer, ce qui est une exception française totalement stupide, par exemple. En fait, je ne suis pas très doué pour le métissage, je ne suis pas très doué pour les langues. J’ai toujours essayé d’apprendre. Mais la timidité fait que j’ai beaucoup de mal à m’exprimer dans les langues étrangères. J’ai beaucoup vécu dans des pays de langue anglaise, en Angleterre et aux Etats-Unis, surtout. J’ai même fait des cours en anglais. Mais là, parce que la nécessité me forçait, alors je passais outre à ma timidité. J’ai parlé plusieurs fois du trac pour expliquer que le trac était pour moi très créatif. Mais alors il y a pour moi un trac énorme à parler en anglais; je prononce très mal les th, etc.

Emmanuel Legeard: Est-ce que ce n’est pas afin de surmonter ça que vous avez éprouvé le besoin de créer cette composition qu’est Mobile, et où, en fait, ce que vous inventez, c’est tout bonnement l’hypertexte? Bien avant Internet…

Michel Butor: Oui, c’est de l’hypertexte. Grâce à la disposition des morceaux de texte, il y a différents trajets possibles sur la page et à l’intérieur du volume et ça, oui, c’est moi qui ai inventé ça, mais comme beaucoup de précurseurs, j’ai été tout à fait ignoré.

Emmanuel Legeard: Pour rendre justice à votre œuvre, est-ce qu’il ne serait pas préférable de la lire en commençant par la fin, pour la remonter, en quelque sorte à contre-courant, jusqu’aux premiers livres?

Michel Butor: On peut très bien commencer par la fin, et on se promène à l’intérieur de l’œuvre comme on le fait toujours pour les écrivains anciens. Vous voyez, bon, La Comédie humaine… il y a des portes privilégiées qui sont soit le texte que Balzac lui-même a mis en premier qui est La Maison du Chat-qui-pelote, soit le texte habituel que l’on prend pour entrer qui est Le Père Goriot, soit La Peau de chagrin. Ça, ce sont des portails que Balzac a prévus. Mais on fait comme on veut, et surtout comme on peut; et selon les hasards, on va se mettre à lire tel livre, ensuite on va se mettre à lire tel autre – chacun à l’intérieur de la Comédie humaine prend le trajet qui lui convient, et tout ça, en général, ce n’est pas volontaire du tout, ce sont les faits qui font que vous avez rencontré tel ou tel livre. Il y a très peu de gens qui aient lu la Comédie humaine dans l’ordre proposé par Balzac, ordre qui, d’ailleurs, a changé plusieurs fois. Parce qu’il y a eu des romans entiers qui sont passés  d’une section à une autre.

Emmanuel Legeard: Vous pensez qu’on peut transposer vos œuvres au cinéma?

Michel Butor: J’ai fait des petits essais cinématographiques. J’ai collaboré à un certain nombre de documentaires et j’ai participé à deux films qui m’ont intéressé parce qu’apparemment, c’était impossible. Le premier, c’est sur Lautréamont et le second, sur Montaigne. Je suis très fier de ces deux films. La clef, pour visualiser Montaigne… c’est le fait que Montaigne compare lui-même son œuvre à une peinture. Comme vous le savez, c’est ce fameux passage où il parle de la construction de son œuvre et il dit qu’il y a un tableau bien constitué qui est au centre et qui devait être le Discours de la servitude volontaire de La Boétie, mais qui finalement n’est que les Sonnets, et que tout le reste tourne autour comme l’œuvre d’un peintre qui fait des « grotesques », des fantaisies de toutes sortes. Alors, je me suis aperçu que ça, c’était une clef de la construction des Essais. Autrefois, on considérait que Les Essais, ce n’était qu’un entassement hétéroclite, que ce n’était même pas la peine de chercher une structure, et par conséquent cela montre bien qu’on n’avait pas lu le texte. J’ai eu la chance de m’apercevoir que le texte de La Boétie était – numériquement – au milieu du premier livre, et ça m’a donné une clef pour la construction de l’ensemble. C’est ce qui m’a donné la possibilité d’introduire dans le film des œuvres maniéristes et de montrer des jardins maniéristes comme les jardins de la villa d’Este avec les jets d’eau, etc. Pour Lautréamont (Lautréamont, court métrage, 1971), j’avais dit que je voulais bien participer à ce film, mais que je ne voulais pas qu’on mette en scène des passages des Chants de Maldoror. C’était un film, mais je ne voulais pas qu’on fasse du cinéma avec les Chants de Maldoror. Et deuxièmement, je ne voulais pas qu’il y ait d’interprétation surréaliste, donc de peinture surréaliste, parce que la peinture surréaliste s’est quelquefois risquée à Lautréamont. Alors la question, c’était de savoir ce qui reste – eh bien, on a trouvé! Sinon, j’ai également participé à des documentaires en vidéo, cette fois, sur la cathédrale de Laon, un film qui s’appelle Locus Lucis (1990). Et puis un film financé par [Elf] sur une exposition Rodin au Musée d’art moderne de Pékin qui s’appelle La Voie des Statues (1993). Malheureusement, à ce moment-là, [Dassault] venait de vendre [60 avions de chasse « Mirage »] à Taïwan, ce qui a beaucoup déplu aux gens du gouvernement. Alors l’exposition a eu lieu quand même, parce qu’elle était organisée par [Elf] – si ç’avait été organisé par l’ambassade de France, on l’aurait supprimée – mais l’événement a été étouffé et il n’y a pas eu un mot dans la presse. L’exposition a eu un grand succès, mais uniquement grâce au bouche-à-oreille.

Maurice Ronet et Sylva Koscina dans La Modification, au pied de la statue de Moïse par Michel-Ange qui orne à Rome le tombeau du pape Jules II dans l'église de Saint-Pierre aux Liens. On se souvient de Freud disant de Michel Ange: "Il a introduit dans la figure de Moïse quelque chose de neuf, de surhumain, et la puissante masse et la musculature exubérante de force du personnage ne sont qu’un moyen d’expression tout matériel servant l’exploit psychique le plus formidable dont un homme soit capable: vaincre sa propre passion au nom d’une mission à laquelle il s’est voué." L'ironie du contraste n'est pas mauvaise.

Maurice Ronet et Sylva Koscina dans La Modification. Au-dessus,  en arrière-plan, la statue de Moïse par Michel-Ange qui orne à Rome le tombeau du pape Jules II dans l’église de Saint-Pierre aux Liens. On se souvient de Freud disant de Michel-Ange: « Il a introduit dans la figure de Moïse quelque chose de neuf, de surhumain, et la puissante masse et la musculature exubérante de force du personnage ne sont qu’un moyen d’expression tout matériel servant l’exploit psychique le plus formidable dont un homme soit capable: vaincre sa propre passion au nom d’une mission à laquelle il s’est voué. » L’ironie du contraste n’est pas mauvaise.

Emmanuel Legeard: En l’occurrence, on parle de projets dont vous avez piloté la réalisation du début à la fin, donc on a procédé dans l’ordre. Au passage: c’est toujours terriblement maîtrisé, ce que vous faites. Vous exercez une domination inexorable sur les sujets que vous traitez, même les plus rétifs…

Michel Butor: J’essaie (rires).

Emmanuel Legeard: C’est quelque chose qui me frappait quand j’étais tout jeune lecteur de vos romans, en comparaison d’autres néo-romanciers qui me donnaient l’impression inverse d’être dominés par leurs systèmes ou leurs thèses. Donc, ici, vous avez piloté des projets cinématographiques. Mais je pense à un film comme La Modification, avec Maurice Ronet, qui me semble au contraire complètement raté, comme si roman et cinéma étaient en l’occurrence incompatibles. Je me suis demandé pourquoi ce film est un échec. En fait, il est exclusivement linéaire, composé de flash-backs et de scènes anticipées…

Michel Butor: Oui.

Emmanuel Legeard: Or, ce n’est pas du tout ce que j’ai retenu qui fait l’intérêt de La Modification, mais au contraire la dimension transversale, la dimension mythologique…

Michel Butor: Oui.

Emmanuel Legeard: Parce que – me semble-t-il – dans vos romans, le conflit, c’est entre l’histoire, l’historicité, le caractère ontologique, et le temps, le temps des horloges, le temps chronométrique.

Michel Butor: Oui.

Emmanuel Legeard: De sorte que je me demande si c’est seulement possible de réaliser un film à partir de vos romans?

Michel Butor: Je pense que c’était particulièrement difficile d’en faire un avec ce roman-là (La Modification). Il aurait beaucoup mieux valu me demander d’écrire un scénario. D’ailleurs, on m’a demandé (en 1971) de faire un scénario pour un projet de téléfilm, [L’Enchantement/L’Entre-deux]. Le film a été fait, et j’ai repris le scénario à l’intérieur d’un texte semi-romanesque qui s’appelle Intervalle (1973).

[En quatrième de couverture, Gallimard présente Intervalle en expliquant: « Il y a quelques années un metteur en scène de cinéma vient proposer à Michel Butor l’anecdote suivante : « Un homme et une femme qui ne se sont jamais vus se rencontrent entre deux trains dans la salle d’attente de Lyon-Perrache, ont une demi-heure de conversation, et repartent chacun de leur côté. » En fin de compte le film ne peut se faire, mais cette semence germe peu à peu. »

Dans un entretien de 1981, Michel Butor explique qu’Intervalle est une variation humoristique de La Modification: « Dans Intervalle, dit Michel Butor, il y a une parenté évidente entre l’anecdote centrale, le scénario, et La Modification. C’est net. Il s’agit-là d’une espèce de variation humoristique de La Modification. »]

Emmanuel Legeard: Quand on vous lit, vous donnez l’impression d’être fataliste…

Michel Butor: Moi, fataliste?

Emmanuel Legeard: Oui, on a un sentiment d’accablement… J’ai abordé la conversation en évoquant ce rapport organique de la totalité à la partie… On a l’impression effectivement que le microcosme reflète le macrocosme, mais que ce n’est pas réciproque, qu’il s’agisse de l’œuvre isolée par rapport à l’œuvre totale – La Modification, c’est Michel Butor, mais Michel Butor n’est pas La Modification -, ou bien de l’individu par rapport au contexte… Si l’on prend comme exemple vos personnages romanesques, ce ne sont pas des agents volontaires de ce qui se produit, mais des occasions pour le contexte, pour la totalité, de s’exprimer à travers eux… Je pense à votre Kierkegaard de Répertoire, à qui je crois La Modification répondait?… La solution fataliste de Kierkegaard dans La Répétition, c’est de s’en remettre à la providence, d’accepter ce qui arrive parce que c’est là qu’est le bonheur. Mais on n’a pas cette impression de providence avec vous, plutôt qu’il y a quelque chose d’écrasant, d’accablant, le « destin de l’homme » qui est le produit de la totalité sur laquelle l’individu ne peut pas prendre de point de vue, au-dessus de laquelle il lui est impossible de s’élever suffisamment pour pouvoir épuiser les raisons qui l’ont amené là où il est… mais curieusement, je ne retrouve pas ce fatalisme chez le Michel Butor en chair et en os que j’ai en face de moi…?

Michel Butor: Oui, eh bien, je suis à la fois très conscient du malheur de la condition humaine… mais je suis en même temps optimiste, c’est-à-dire que je pense que les choses peuvent s’arranger. Elles prennent leur temps pour s’arranger, n’est-ce pas. Alors, c’est entendu, il faut laisser du temps au temps, comme disent les hommes politiques. Mais sans doute, on pourrait aller plus vite. Donc, en effet, je suis les deux à la fois. D’abord parce que je suis un enfant de la guerre. Je suis né en 1926. La guerre a commencé pour l’anniversaire de mes 13 ans, et j’ai passé toute mon adolescence dans la guerre.

[Suit une longue digression sur l’exode en zone libre, très intéressante, mais qui dévie du sujet principal. Avec l’accord d’Emmanuel Legeard, nous écartons momentanément ce passage pour des questions de lisibilité grand public. – A.T.]

Emmanuel Legeard: Cette mobilisation passive associée à l’exode… « Mobile » revient souvent comme adjectif, mais vous êtes aussi un voyageur immobile.

Michel Butor: Ah, je suis aussi un voyageur immobile, oui, c’est-à-dire que je voyage beaucoup dans ma tête. J’ai souvent abordé ce problème du voyage à l’intérieur du voyage. Voyez, dans le train, on pense à d’autres… à d’autres voyages.

Emmanuel Legeard: Ce rapport (entre « immobile » et « mobile ») remplit chez vous en quelque sorte la fonction d’un « thermostat imaginaire » … ?

Michel Butor, souriant: Oui, c’est ça.

Emmanuel Legeard: Il y a un avenir pour la littérature?

Michel Butor: Mais bien sûr, qu’il y a un avenir pour la littérature! La littérature, c’est l’expérimentation sur le langage. Il y a un grand avenir pour le langage, donc un grand avenir pour la littérature.

Emmanuel Legeard: Vous n’avez pas l’impression que le langage s’étiole?

Michel Butor: Pas du tout, au contraire. Là, il y a quelque chose qui se perfectionne perpétuellement; il y a évidemment une entropie dans le langage, les mots perdent peu à peu leur sens, c’est ce qu’on appelle la « langue de bois ». Il suffit de lire les discours des politiques: on assiste là à la dégradation du langage – les mots perdent peu à peu toute signification. Le mot « libéral », par exemple, c’est un exemple extraordinaire, peut signifier n’importe quoi et son contraire. Alors, il y a une dégradation permanente du langage, c’est vrai, mais il y a simultanément un…

Emmanuel Legeard: un renouvellement, vraiment?

Michel Butor: Un renouvellement. Bien sûr. Dans la science. On peut très bien dire que la science est un genre littéraire.

Emmanuel Legeard: C’est vrai, mais les scientifiques écrivent en anglais. Ça limite énormément le renouvellement…

Michel Butor: Ah, mais non, parce qu’on est obligé de traduire, d’expliquer, de faire de la vulgarisation pour que les gouvernements puissent donner de l’argent pour construire des CERN, des machins comme ça.

Emmanuel Legeard: Votre projet d’une poésie « épique et didactique »… c’est évidemment un projet avec lequel je suis personnellement en totale sympathie, mais est-ce que ce n’est pas très élitiste, en définitive?

Michel Butor: Certainement! Mais, vous savez… je pense à ce sociologue qui s’appelle Bourdieu, et qui a senti un certain nombre de choses, mais qui en a tiré des conséquences stupides. Le malheur des hommes, c’est que très souvent les gens, même de génie, disent des bêtises. Donc, à cet égard, il ne faut faire confiance à personne. Ainsi, [Bourdieu] a dit énormément de sottises. Il est évident que tout le monde ne peut pas comprendre tout. Personne n’est capable de maîtriser la totalité de la science actuelle, c’est bien évident. Et, par conséquent, il y a des gens qui se spécialisent en ceci ou cela. Même Bourdieu, je pense, n’aurait pas la sottise de reprocher aux mathématiques leur élitisme. Mais évidemment, un ouvrage génial d’un mathématicien, ce n’est pas à la portée de la lecture d’un footballer. C’est évident. D’où: élitisme. Mais alors, il peut y avoir un bon élitisme comme aussi un mauvais élitisme. Le mauvais élitisme, c’est quand l’élite n’en est pas une. De même qu’il y a une bonne mondialisation, et une mauvaise. La mauvaise mondialisation, c’est l’écrasement par une culture de toutes les autres. C’est donc le contraire de ce que ça devrait être.

Emmanuel Legeard: Je viens de la banlieue la plus dangereuse de France, 80% de chômage, degré 8 sur l’échelle de Bui-Trong. Une banlieue tellement mal famée qu’ils ont commencé par effacer son nom des cartes. Et puis, en désespoir de cause, ils l’ont rasée. Dans ces endroits-là, à supposer qu’on ait de sérieuses dispositions à l’intelligence ou même au génie, on est privé par le système de tout accès à la culture nécessaire pour comprendre, par exemple, ce que vous avez écrit. Il faut beaucoup de patience et de passion pour reconquérir seul tout ou partie du patrimoine indispensable à la survie de l’esprit. Alors, quelles sont les solutions?

Michel Butor: Il n’y a qu’une seule solution: l’enseignement. L’enseignement, c’est ce qu’il y a de plus important à l’intérieur d’une structure de gouvernement. Nous avons eu, parmi les malheurs de la France, la création par le général de Gaulle de l’École Nationale d’Administration qui détient le monopole de la formation des hommes politiques. On est obligé de passer par là. On y apprend la langue de bois. Et on ossifie l’administration – parce qu’on s’est donné tellement de mal pour « arriver » en passant par là qu’il faut que ça serve, n’est-ce pas. Le seul remède, c’est l’enseignement. Mais quel enseignement? Là, nous arrivons à des problèmes vraiment intéressants. Mais, malheureusement, les gouvernements actuels, de quelque couleur qu’ils soient, sont tous obscurantistes. Ceux de gauche devraient l’être un peu moins, mais il faut reconnaître que ce qu’ils font est très décourageant. Au XXe siècle, j’attendais beaucoup du XXIe siècle. Seulement le XXIe siècle a commencé si mal et continue si mal que je crois qu’il faut attendre le XXIIe siècle. Pour l’instant… si on ne s’aperçoit pas que les choses vont mal, c’est qu’on est vraiment aveugle.

= NOTES =

(1) « Métis », supposément: culturel franco-américain et « transdisciplinaire » au sens organique où le développement de la personnalité comme totalité psychique fait appel à des compétences artistiques différentes, littéraires, musicales, picturales pour les harmoniser de manière absolument originale; c’est ainsi seulement, je pense, que peut s’opérer en quelque sorte cette « contre-révolution ptolémaïque » qui restaure la prévalence du sujet connaissant sur l’objet à connaître. S’il y a un point commun aux écrivains issus du nouveau roman, c’est qu’ils ne visent tous qu’à la subjectivité totale. – E.L.

Citations – Partie II

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Un homme fonctionnel, aujourd’hui, c’est celui qui se résout totalement dans sa fonction de représentation et renonce à toute personnalité pour docilement consentir à devenir lui-même un objet de consommation symbolique et standardisé. Comble du dérangement, son statut d’esclave, il s’acharne à l’obtenir dans une lutte de tous contre tous comme si la jalousie sociale était la médiatrice de tout bonheur et qu’on ne pouvait jamais désirer que par imitation du désir de l’autre. Mais le rôle de cet homoncule est prodigieux: c’est le rétrovirus transfecteur de l’idéologie du pouvoir. C’est lui qui assure la cybernétique de l’autocensure, lui qui empêche la réalisation du bien collectif par sa fatuité d’imbécile et son stupide esprit de compétition. Pour la démocratie libérale, il est le pion majeur, l’atomiseur social, celui qui enraye le retour du politique contre la dictature technocratique des marchés: l’idiot-outil. – Emmanuel Legeard, Vers un homme fonctionnel: le colla-bobo, 2001.

[L]a Banque, elle, ne parle de « République » que pour l’opposer au peuple. Elle ne défend l’Etat que pour mieux détruire l’Ethnos. Dans République, elle met le même « publique » que le souteneur met dans « fille publique »: le pays est sa chose à exploiter froidement, elle le profane, elle le prostitue, elle le vole, et elle n’entend pas qu’on l’arrête. Vous résistez? Aussitôt les noms fusent dans les médias qui, évidemment, lui appartiennent: « extrême droite! », « extrême gauche! » Pour la Banque, la France est un hôtel, et manifestement, c’est un hôtel de passe… – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

Une « certaine idée de la France » – il est là l’universalisme. Et c’est un universel singulier parce que la France tire de son histoire un processus de différenciation qui lui est spécifique et personnel et qui est la manière intériorisée dont les Français se conçoivent du point de vue cosmobiologique, à la fois libres et enracinés, mais mythologiquement voués aussi à déployer leur existence comme un projet autonome dans le monde où ils se projettent. Pour un anarcho-gaulliste, l’universalisme français, c’est celui de la radicalité transhistorique, c’est la conscience que la France est à la fois déterminée par un patrimoine à défendre et irréductible à cette détermination. Sinon la France serait une caricature, et non un universel, c’est-à-dire une idée vivante. – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

Pour de Gaulle, c’est la nature du peuple français qu’en lui l’universel se singularise et apparaît aussitôt sous une forme et un nom qui le délivrent de la banalité de la convention et le montrent tel qu’en lui-même, concrètement – car c’est le concret qui est irréductible; l’abstrait est classé d’avance. – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

Le régime gaulliste était un régime personnel, je ne parle pas de la définition misérable du Petit Robert, je veux dire: de Gaulle était la personne à partir de laquelle toutes les personnes en France pouvaient exister en tant que françaises, c’est-à-dire s’arracher à la médiocrité pour se singulariser concrètement, sur le plan universel, par des qualités supérieures. – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

Le gaullisme, c’est une philosophie de l’action qui met au sommet la loi de l’effort. Il ne s’agit pas de renoncer à ce qu’on est, mais au contraire de l’affirmer par la participation, par l’action de défense et d’illustration de « l’âme française » au sens où Oswald Spengler l’entendait, c’est-à-dire comme la forme en puissance dans la matière inerte d’où seule la vie peut la tirer par l’action. – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

Dans une certaine idée de la France, il faut prendre idée au sens fort, au sens platonicien ou hégélien. L’anarcho-gaulliste peut supposer que de Gaulle pense comme Spengler – mais aussi comme beaucoup de théoriciens anarchistes – que tous les peuples ont leur personnalité et que leur évolution historique est liée au déploiement graduel et séparé d’une espèce de structure transcendantale, d’un archétype, d’une idée qui non seulement ne les oppose pas nécessairement les uns aux autres, mais leur fournit au contraire le seul médium à travers quoi ils puissent communiquer sur un plan supérieur, sur le plan de « l’esprit », afin de réaliser un monde, un cosmos, ou tous les peuples en collaborant se renforceraient mutuellement, comme les organes d’un organisme bien réglé. – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

L’individualisme, c’est la compétition féroce, la barbarie; la guerre de tous contre tous, la « régression reptilienne » comme dit Rapaille. L’anarchisme n’est pas individualiste. L’anarchisme est personnaliste. Et la personne, brutalement, c’est le contraire de l’individu. – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

L’individu, c’est le moi négatif qui n’existe que par l’exclusion ou l’instrumentalisation de l’autre. C’est un manque, c’est un néant, un vide que la consommation remplit, c’est l’homme sans qualités, qui se définit par la marque de sa chemise ou la couleur de ses chaussures. – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

La personne, c’est l’être humain dans ce qu’il a d’unique, l’absolu qui rend sacrée la vie de l’homme libre, la façon dont celui-ci se définit par les plus élevées de ses qualités qui font qu’il est lui, et non un autre; et par conséquent – vous comprenez? – à cause de ça précisément: la personne différenciée, avec ses qualités positives, c’est aussi la condition d’existence de l’autre, la possibilité de son apparition. – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

La méthexis, c’est la participation par l’action à l’idéal qui nous unit à la fois spirituellement et « organiquement » comme disait Hegel.  Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

Au contraire, la mimésis des sociétés individualistes, c’est l’imitation du désir de l’autre. L’individualisme est le produit de la triangulation du désir, ce n’est pas le camp de l’originalité, de l’authenticité et de la liberté, mais le camp de la jalousie, de l’exclusivisme, du fanatisme et de l’uniformisation. C’est ce vice que le libéralisme économique érige en vertu. – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

[L]a culture de mort, c’est le programme politique qui encourage l’instinct de mort, c’est-à-dire la régression dans la barbarie. Qui réduit le concept de liberté à la nostalgie de la boue, celui d’égalité à la standardisation sur le pire, et celui de fraternité à la voyoucratie. Ce contexte social pousse les gens à se replier sur eux-mêmes, sur l’instinct de conservation; ils ne vivent plus, ils survivent parce que plus rien n’a de sens. C’est l’ère du vide obligatoire entérinée par les droits de l’homme négatif – cette idole asexuée, sans passé, sans avenir… l’homme rendu neutre; « neutralisé ». – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

L’individualisme égoïste et jaloux qui pousse les gens à se dévorer entre eux fait marcher le commerce tandis qu’évidemment, on ne songe plus à s’unir contre le pouvoir. L’instinct de mort est gouverné par la répétition, par la mimésis et la mêmeté de l’idem, par l’imitation et la caricature identitaire, par « l’instinct de survie » – car survivre, ce n’est pas un concept historique, ce n’est pas un concept humain; c’est infra-humain. – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

[O]n est tombé du monde de l’archétype dans le monde de l’image, de la caricature, du stéréotype. L’image est le contraire de l’archétype; elle est matérialiste et mimétique. – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

La plus belle saloperie, et le tour de force de la propagande atlantiste anti-Français a été de réussir à ce que les Français ne se voient plus qu’au travers des yeux de l’ennemi, comme une caricature ridicule, folklorisés pour le pire.  Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

La grande différence entre l’idée, l’archétype et la caricature, le stéréotype humiliant, c’est que tout le monde veut participer de l’idée alors que personne ne veut ressembler à la caricature. C’est ce qui a conduit au divorce entre la France et les Français. – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

Ce qu’il faut voir, derrière ces épiphénomènes, c’est qu’il s’agit d’un blocage destiné à empêcher l’intériorisation de la condition de Français. L’effet net de cette stratégie générale, c’est l’atomisation, le séparatisme, la honte de soi – parfois, la haine de soi – qui crée le vide d’une société de la consommation superficielle et démotivée. Matérialiste et déshumanisée.  Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

Pas plus Brassens que de Gaulle ne confondait la France qu’ils aimaient, l’un avec la « patrie » des sycophantes et des coupeurs de têtes pataugeant dans le sang et la boue, l’autre avec l’Etat vis-à-vis de quoi « français » n’est finalement plus qu’une épithète contingente. Emmanuel Legeard, L’Etat contre l’Ethnos

[L]e marxisme culturel n’a rien à voir avec le marxisme! C’est la langue officielle de la démocratie libérale qui l’instrumentalise pour contrôler l’opinion publique par l’intimidation majoritaire. Parce qu’objectivement, le politiquement correct sert les intérêts de la démocratie libérale. C’est l’outil clef du capitalisme post-industriel. – Emmanuel Legeard, Entretiens de Milan.

[A]ujourd’hui, les T-shirts « Che Guevara » à destination des fils à papa de l’extrême-gauche caviar sont fabriqués en série dans des sweat shops du tiers-monde… où les kapos des multinationales enchaînent les gosses à des tables pour un bol de riz par jour. – Emmanuel Legeard, Entretiens de Milan

Le marxisme culturel, c’est la langue de cette nouvelle classe sociale post-industrielle, les fonctionnaires « culturels », les « créatifs », toute cette industrie d’inutiles et de fumistes « connectés » qui gagnent beaucoup d’argent à vendre du vent, de l’image et du réseau, des « conseils », de la « com », de la « pub » et qui travaillent dans le sociétal, le juridique, la finance, l’informatique […] Ces gens-là ne sont pas marxistes, ce sont – comme disait Gorz dans sa Critique du capitalisme quotidien – « les agents dominés de la domination ». – Emmanuel Legeard, Entretiens de Milan

[C]’est la classe jaune intercalaire qui assure la « communication », c’est-à-dire la circulation de la propagande aliénante et l’autocensure collective. Bourdieu pensait que c’était une classe inconsciente de son utilisation parce qu’elle est entièrement absorbée par un individualisme… un « individualisme cosmétique », je dirais: captivé par le souci débile de l’extérieur, la Rolex à 50 ans, les séances d’abdominaux, le bronzage parfait, les petites vacances à Mikonos. Oui, chez eux le cosmétique a pris la place du cosmique. Le créatif a remplacé le créateur. C’est un simulacre d’existence. – Emmanuel Legeard, Entretiens de Milan

Le « citoyen » – le flic bénévole de la pensée qui ne pense pas lui-même… – Emmanuel Legeard, Entretiens de Milan

[Les droits de l’homme] servent essentiellement à abolir la personne. La personne, c’est l’homme irremplaçable. Donc il s’agit avec les droits de l’homme d’obtenir un homme sans qualités, c’est-à-dire un « homme remplaçable » à merci à intégrer au « capital humain », ce mot d’un cynisme épouvantable que tous les imbéciles rabâchent parce qu’il est à la mode, sans prendre conscience de l’inhumanité radicale de cette dépersonnalisation des êtres humains sentant, pensant et nécessairement enracinés. Le capital humain, c’est le cheptel humain, ni plus ni moins. Cheptel transhumant au bon plaisir de la haute finance mondiale, cela va sans dire. – Emmanuel Legeard, Entretiens de Milan

[L]es droits de l’homme servent aussi, comme je l’ai montré il y a longtemps, à diaboliser quiconque s’oppose aux gardiens auto-proclamés de cette idole abstraite qu’est l’homme sans qualités, l’homme des droits de l’homme. Comme ils ont imposé l’idée qu’ils sont les bergers de la masse quantifiée, on admet qu’ils puissent décréter qui est « l’Ennemi de l’Homme ». Or l’Ennemi de l’Homme, on sait bien que c’est l’autre nom du Diable.  Emmanuel Legeard, Entretiens de Milan

Qui est le Diable, dans une démocratie libérale? C’est la classe dangereuse: le pauvre qui pense, et surtout l’autochtone dépossédé qui risquerait de revendiquer virilement le droit de faire ce qu’il veut chez lui. – Emmanuel Legeard, Entretiens de Milan

Et donc les droits de l’homme, comme on peut le constater dans les faits, sont utilisés pour neutraliser d’avance tout adversaire capable de s’élever par le mérite et qui aurait un droit de revendication légitime sur l’exercice du pouvoir en France. – Emmanuel Legeard, Entretiens de Milan

C’est ainsi qu’on se retrouve du jour au lendemain qualifié de nauséabond – parce que le diable pue, c’est bien connu. Il sent le soufre. En ce qui me concerne, l’emploi de l’adjectif « nauséabond » témoigne à lui seul que nous avons chuté dans la dictature et la barbarie: vous vous rendez compte? Dire de quelqu’un qu’il « pue » parce qu’il ne partage pas l’opinion propagée par la radio d’Etat? C’est effarant, le degré où nous sommes tombés. C’est ça, la démocratie libérale. – Emmanuel Legeard, Entretiens de Milan

La démocratie libérale, c’est la démocratie livrée au libéralisme économique mondialisé, c’est-à-dire le pays légal vendu au capitalisme antinational. C’est la confiscation de la représentation nationale par le régime des partis, donc les coalitions d’intérêts particuliers associés à des concurrences transnationales où la France a tout à perdre et rien à gagner. – Emmanuel Legeard, Entretiens de Milan

Le catholicisme a servi de véhicule pour recycler un fonds moral et mystique rigoureusement indo-européen qu’on retrouve de l’Himalaya jusqu’en Armorique en passant par Athènes et la Rome impériale. C’est en cela que le catholicisme traditionnel, c’est-à-dire patristique et canonique, est authentique. Infiniment plus authentique pour nous que le prétendu « retour » au « judéo-christianisme ». Le judéo-christianisme est un phénomène palestinien du Ier siècle de notre ère auquel nous n’avons jamais eu aucune part et qui n’a participé en rien à notre évolution spécifique en tant que Français ou Européens. – Emmanuel Legeard, Entretiens de Milan

La valeur dominante du catholicisme, c’est la charité, l’agape qui renvoie à un très vieux mot indo-européen signifiant la protection que le seigneur doit aux faibles et aux démunis. Les grandes figures du catholicisme français, c’est saint Martin de Tours, saint Yves de Tréguier, saint Vincent de Paul, et l’abbé Pierre. Je vous laisse réfléchir là-dessus. On est loin des illustrations représentant Jésus Christ avec des biceps hypertrophiés et canardant les « ennemis de l’Amérique » mitraillette au poing. Mais le catholicisme est une religion transcendante, alors que le protestantisme est plongé dans l’immanence. Il ne s’agit pas du tout de la même religion. – Emmanuel Legeard, Entretiens de Milan

Dans son temple, au sommet du capitole, Jupiter cohabite avec Terminus, le dieu immémorial et indéracinable que Tarquin n’a pu déloger – c’est le dieu des bornes et des frontières. C’est le dieu de la séparation et de la succession créée, de l’espace et du temps historiques. De l’ordre, donc, face au chaos primordial. Par la ségrégation, Terminus rend sacrée toute différence. Et quiconque déplaçait une borne, où qu’elle soit dans Rome, devait en rendre compte sous le regard du ciel et dans l’austérité de sa conscience à ce dieu représenté par une pierre brute et sans voix. – Emmanuel Legeard, Se-Sophos

Pour le bâtisseur de cathédrales, pour celui qui naguère encore édifiait sa maison, construire, c’était énoncer silencieusement le nom de dieu. C’était unir l’être et l’avoir dans la quadrature du cercle: faire entrer la croix polaire dans le cercle cosmique ou le cercle infini de l’esprit qui souffle dans la base carrée des fondations humaines. C’était enchanter le monde. C’était manier la pierre philosophale. Au-dessus du dieu Terme, le temple de Jupiter était à ciel ouvert. Car notre ancrage n’est pas seulement cartographique. L’ampleur n’est rien sans l’intensité, sans l’exaltation réciproque du charnel et du spirituel sur cet axe polaire de l’ailleurs absolu. – Emmanuel Legeard, Se-Sophos

On n’habite jamais que là d’où le monde parle pour nous. – Emmanuel Legeard, Se-Sophos

Fragments inassemblables autour de Broutin – 2015

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Nous publions ici les premiers « Fragments inassemblables » d’Emmanuel Legeard, avec son accord préalable. Tout plagiat ou tout emprunt non consenti sera poursuivi.

FRAGMENTS INASSEMBLABLES AUTOUR DE BROUTIN

Saint Michel

Nous sommes le 29 septembre, il est trois heures du matin. Et j’ai sous les yeux le Sisyphe que Christian Broutin a tiré de ses archives et m’a offert pour affinités de pensées.

Dans quelques heures, la lumière inondera le vallon de Clairvaux et je sais qu’à midi, les tours sans faute et les pierres sans tache de la cathédrale de Chartres recevront d’aplomb ce jour martial. Au crépuscule, enfin, quand la terre commencera de s’enrouler dans la nuit, le rayonnement du couchant rougira la cime occidentale du Mont-Saint-Michel – car ainsi va la trajectoire oblique du soleil en ce jour pondérateur des cœurs de pierre. Mais aussi, à cette trajectoire aérienne répond le cheminement d’un homme dans les entrailles de la terre jusqu’à une caverne marine à la voûte effondrée. Les parois s’écartent sur une ouverture triangulaire de dimensions vertigineuses dont les contours escarpés découpent sur le ciel la forme du Mont-Saint-Michel.

Le vrai mont en perspective se profile à l’horizon, comme le désir du désir, inaccessible plénitude de l’être possédé. Et sous ce portail de pierre, dans cette béance originelle de l’incomplétude humaine, ouverte et protégée, les eaux tranquilles clapotent paisiblement en attendant d’être aspirées vers le large sous l’effet gravifique des marées océanes.Objet Obscur

Le Mont trouve tous les moyens de se répéter sans se répéter. C’est l’île mère de toutes les renaissances, et cependant on ne l’atteint jamais. Sauf, peut-être, à la fin des temps, quand les sept tours profanes de Gustave Eiffel auront supplanté les flèches de Notre-Dame, cœur de Paris, et qu’enlacée par une Seine comme un Styx aux eaux visqueuses et noires, l’île de la cité prendra la forme ultime de l’île des morts de Böcklin. Alors des feux de Saint-Elme se formeront à la pointe des antennes et bondissant d’une tour à l’autre dans la fulguration d’un arc électrique, un éclair dessinera dans un ciel d’apocalypse la silhouette du Mont Tombe.

Christian Broutin Peintre Histoires d'aberrationsC’est par un phénomène de résonance qu’on entre dans le monde de Broutin – un monde semé d’îles mortuaires et peuplé de femmes qui vous tournent le dos; des femmes pétrifiées ou au contraire des femmes qui s’enfuient – de femmes hiératiques à la peau bleue, unies à l’infini, délivrées de l’existence, de femmes fantômes, de mélusines abandonnant leurs enfants, de spectres minéraux toujours déjà hors d’atteinte. Ici, une femme à cuisses de grenouille, affolée comme une Mélusine surprise au bain, se précipite vers une fenêtre en bondissant à travers l’éboulement d’une maison qui s’effondre. Là, une autre – la même – assiste à sa métamorphose au fond d’un marécage où s’enfonce une statue colossale au ventre creusé par l’usure.

septième sceauDans un paysage lunaire ou martien, un fantôme de pierre nous tourne le dos. Sur cette planète vierge et sans vie d’où l’érosion est absente, elle s’appuie, les reins cambrés et la poitrine haute sur le manche de son ombrelle fermée qui s’enfonce dans le sable incolore de la nuit. Son visage dérobé est fixé sur le vide.

La peinture de Broutin est hantée par le complexe de Méduse. Avec la fureur froide de l’amnésique abandonné, il exorcise la mère pour en fixer le souvenir hors de lui, pour conjurer dans le carré magique de la toile pétrifiante le visage rétif à la mémoire, afin que le souvenir du souvenir trouve enfin son équilibre hors du temps. Car la mère est la seule incarnation de la femme que rien ne remplace et qui ne se répétera jamais. Alors il se fait un silence d’une demi-heure. Et sous ce dernier des sceaux, la peinture absorbe dans la pierre la foule térébrante des paroles que la mort a suspendues à jamais et qui jamais ne seront prononcées.chroniques martiennes

L’île-mère est un refuge hors d’atteinte, une essence qui se soustrait continuellement à l’accostage. Le Mont-Saint-Michel entre en lévitation comme les castels de Morgane. Suspendu entre ciel et terre, il vagabonde, il accompagne partout le peintre comme une présence à soi, comme la mesure des possibles. Car il n’y a qu’un Mont-Saint-Michel. Où que Broutin le transporte avec lui, quelque forme qu’il lui donne, c’est toujours le même, singulièrement inaltérable. S’il est une chose qui ne change jamais quand on voyage, c’est soi-même.

« Elle est la gardienne entre les deux mondes, disait Jean Clair; celui des vivants et celui des morts, celui des choses qui se voient et celui de ce qui ne peut se voir, celui de l’ordre et de la raison et celui de la folie et du chaos »

La pierre seule peut lui rendre justice.

ENTRETIENS DE MILAN – PREMIER ENTRETIEN

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EMMANUEL LEGEARD: LES ENTRETIENS DE MILAN

par Andrea Rossi©

PREMIER ENTRETIEN

15 septembre 2015

Emmanuel Legeard est docteur en Sorbonne, historien des idées, et professeur de civilisation française. Il est l’une des personnes intellectuellement les plus brillantes que j’aie eu la chance d’interviewer au fil du temps, et ses réponses méritent certainement quelques relectures fructueuses!

Andrea Rossi: Vous avez un jour répondu à une interview où vous avez parlé de dictature morale instaurée sous Mitterrand… C’est une dictature marxiste qui tait son nom?

Emmanuel Legeard: Une dictature marxiste? Où? En France?? Il ne me semble pas, non. Ce que nous supportons massivement et de façon aiguë, c’est un régime néo-libéral qui démantèle les acquis sociaux et les infrastructures publiques pour financer les multinationales et ouvrir aux requins de la mondialisation l’accès sans restriction au bien national! Vous appelez ça marxiste, vous? Mitterrand n’a pas instauré une dictature marxiste! Il a fait entrer la France dans la démocratie libérale… ou plus exactement la démocratie néo-libérale, mais c’est superflu de le préciser. On sait bien ce que libéral veut dire, aujourd’hui.

Andrea Rossi: Je parle du climat idéologique à l’école, dans les médias…

Emmanuel Legeard: C’est totalement différent! Effectivement, nous vivons dans un climat de terrorisme intellectuel polarisé par les mots-gâchettes du marxisme culturel de l’Ecole de Francfort, ce qu’on appelle aujourd’hui le « politiquement correct ». Mais le marxisme culturel n’a rien à voir avec le marxisme! C’est la langue officielle de la démocratie libérale qui l’instrumentalise pour contrôler l’opinion publique par l’intimidation majoritaire. Parce qu’objectivement, le politiquement correct sert les intérêts de la démocratie libérale. C’est l’outil clef du capitalisme post-industriel: aujourd’hui, les T-shirts « Che Guevara » à destination des fils à papa de l’extrême-gauche caviar sont fabriqués en série dans des sweat shops du tiers-monde… où les kapos des multinationales enchaînent les gosses à des tables pour un bol de riz par jour. Mais ça, c’est loin, vous comprenez.

Andrea Rossi: Donc le marxisme culturel serait la langue de la domination du capitalisme néo-libéral à travers la démocratie libérale?

Emmanuel Legeard: Evidemment. Le marxisme culturel, c’est la langue de cette nouvelle classe sociale post-industrielle, les fonctionnaires « culturels », les « créatifs », toute cette industrie d’inutiles et de fumistes « connectés » qui gagnent beaucoup d’argent à vendre du vent, de l’image et du réseau, des « conseils », de la « com », de la « pub » et qui travaillent dans le sociétal, le juridique, la finance, l’informatique… Ils sont totalement déterritorialisés, ne croient qu’au fric, ils vivent dans des résidences ultra-sécurisées, comme les privilégiés dans Soleil vert, et ils sont parfaitement indifférents au sort des populations enracinées: paysans, ouvriers… tout ça leur est égal. Ce n’est pas la justice sociale qui les intéresse, mais leur petit « épanouissement » hédoniste et la satisfaction de leur narcissisme. Ces gens-là ne sont pas marxistes, ce sont – comme disait Gorz dans sa Critique du capitalisme quotidien – « les agents dominés de la domination ».

Andrea Rossi: Vous les mettiez en rapport avec la communication…

Emmanuel Legeard: Oui, parfaitement, c’est la classe jaune intercalaire qui assure la « communication », c’est-à-dire la circulation de la propagande aliénante et l’autocensure collective. Bourdieu pensait que c’était une classe inconsciente de son utilisation parce qu’elle est entièrement absorbée par un individualisme… un « individualisme cosmétique », je dirais: captivé par le souci débile de l’extérieur, la Rolex à 50 ans, les séances d’abdominaux, le bronzage parfait, les petites vacances à Mikonos. Oui, chez eux le cosmétique a pris la place du cosmique. Le créatif a remplacé le créateur. C’est un simulacre d’existence. C’est le « citoyen », quoi – le flic bénévole de la pensée qui ne pense pas lui-même… en fait, sycophantoyen serait plus exact.

Andrea Rossi: Donc, l’écrasement de la libre entreprise, le droits-de-l’hommisme, tout ça est sans rapport avec le marxisme – c’est la démocratie libérale?

Emmanuel Legeard: Je ne sais pas si vous avez déjà entendu parler du Mille Milliards de Dollars de Verneuil? Georges Marchais l’avait fait projeter dans les cellules. Ce film explique lucidement comment c’est la multinationale qui tue la libre entreprise en France, et non le « marxisme ». En France, les firmes multinationales ne payent pas l’impôt sur les sociétés. C’est du marxisme, ça? Quant aux droits de l’homme, ils servent essentiellement à abolir la personne. La personne, c’est l’homme irremplaçable. Donc il s’agit avec les droits de l’homme d’obtenir un homme sans qualités, c’est-à-dire un « homme remplaçable » à merci à intégrer au « capital humain », ce mot d’un cynisme épouvantable que tous les imbéciles rabâchent parce qu’il est à la mode, sans prendre conscience de l’inhumanité radicale de cette dépersonnalisation des êtres humains sentant, pensant et nécessairement enracinés. Le capital humain, c’est le cheptel humain, ni plus ni moins. Cheptel transhumant au bon plaisir de la haute finance mondiale, cela va sans dire.

Andrea Rossi: Les droits de l’homme sont utilisés aussi pour agresser toutes sortes de gens « préventivement »…

Emmanuel Legeard: Oui, les droits de l’homme servent aussi, comme je l’ai montré il y a longtemps, à diaboliser quiconque s’oppose aux gardiens auto-proclamés de cette idole abstraite qu’est l’homme sans qualités, l’homme des droits de l’homme. Comme ils ont imposé l’idée qu’ils sont les bergers de la masse quantifiée, on admet qu’ils puissent décréter qui est « l’Ennemi de l’Homme ». Or l’Ennemi de l’Homme, on sait bien que c’est l’autre nom du Diable. Qui est le Diable, dans une démocratie libérale? C’est la classe dangereuse: le pauvre qui pense, et surtout l’autochtone dépossédé qui risquerait de revendiquer le droit de faire ce qu’il veut chez lui. Et donc les droits de l’homme, comme on peut le constater dans les faits, sont utilisés pour neutraliser d’avance tout adversaire capable de s’élever par le mérite et qui aurait un droit de revendication légitime sur l’exercice du pouvoir en France. C’est ainsi qu’on se retrouve du jour au lendemain qualifié de nauséabond – parce que le diable pue, c’est bien connu. Il sent le soufre. En ce qui me concerne, l’emploi de l’adjectif « nauséabond » témoigne à lui seul que nous avons chuté dans la dictature et la barbarie: vous vous rendez compte? Dire de quelqu’un qu’il « pue » parce qu’il ne partage pas l’opinion propagée par la radio d’Etat? C’est effarant, le degré où nous sommes tombés. C’est ça, la démocratie libérale.

Andrea Rossi: Comment pourrait-on délimiter durement le phénomène de la démocratie libérale pour éliminer cet effet de flou artistique dont il est un peu nimbé- ce serait possible à faire?

Emmanuel Legeard: La démocratie libérale, c’est la démocratie livrée au libéralisme économique mondialisé, c’est-à-dire le pays légal vendu au capitalisme antinational. C’est la confiscation de la représentation nationale par le régime des partis, donc les coalitions d’intérêts particuliers associés à des concurrences transnationales où la France a tout à perdre et rien à gagner. La démocratie libérale s’est installée avec la domination américaine sur l’Europe. On nous a expliqué qu’il n’y avait pas d’alternative, ce qui est le discours de tous les régimes totalitaires, et on a même carrément décrété la fin de l’histoire. Et puis, aux gens qui avaient besoin de justifier leur soumission au nouvel ordre mondial on a jeté en pâture l’argument miteux de la « Rule of Law »: c’est le meilleur système possible parce qu’il s’appuie sur la souveraineté du droit… Oui mais quel droit? Qui décide du droit? Qui sont les gardiens du droit et qui gardera les gardiens? On a vu, au cours des 30 dernières années que nos gouvernements s’arrogeaient le droit de trafiquer la Constitution – autrement dit le contrat social, la loi fondamentale que le peuple se donne à lui-même et qui garantit la validité des autres lois – et sans consultation populaire, ou même d’imposer des constitutions rejetées par voie de référendum….

Andrea Rossi: Vous pensez à Sarkozy qui est un démocrate libéral…?

Emmanuel Legeard: Oui, bien sûr, puisque c’est un atlantiste; c’est lui qui nous a imposé le Traité de Lisbonne rejeté par la majorité absolue des Français. Voilà, c’est la conception toute particulière de la res publica par les démocrates libéraux. Maintenant, puisque les partisans de la Rule of Law sont des atlantomanes bien dressés par leurs maîtres et qu’ils sont idéologiquement conditionnés à se prosterner au pied du droit anglo-saxon: est-ce que la Rule of Law, comme ils disent en bon français, peut être sauvée par le principe du précédent, de la « jurisprudence » – le mot ritournelle des séries américaines? Et qui décide de la jurisprudence? Le Syndicat de la magistrature? L’argument de la Rule of Law est un argument totalement suranné qui exploite une idée du XIIIe siècle possible seulement quand la loi est dérivée d’une Loi majuscule absolument intangible – d’une loi des lois:

« Non homicidium facies, non adulterabis, non facies furtum, non falsum testimonium dices, honora patrem et matrem et diliges proximum tuum sicut te ipsum. »

Andrea Rossi: Excusez-moi, je ne connais pas le latin. Je n’ai rien compris à la dernière phrase.

Emmanuel Legeard: Bonne nouvelle, alors: c’est que vous êtes en démocratie libérale.

Andrea Rossi: Que pensez-vous de tous ces gens qui crient au fascisme, au conspirationnisme, au confusionnisme à longueur de temps? Est-ce que ce n’est pas pour verrouiller la pensée?

Emmanuel Legeard: Mais c’est le conspirationnisme qui verrouille la pensée, dilue le débat, abaisse l’intelligence des faits et rend le dialogue impossible! Et le confusionnisme est le vecteur de ce verrouillage, puisqu’il accapare le vocabulaire de la libre analyse pour le cadenasser sur une idéologie véreuse. Quand on s’empare d’une affaire qui mérite d’être sérieusement examinée pour contaminer les analyses d’un soupçon de nazisme, c’est plié, on ne pourra plus jamais en parler. Quant au fascisme, effectivement il se prête au conspirationnisme d’Etat parce que c’est un asservissement des masses par la passion, par une régression infra-humaine au niveau de l’instinct, de l’aboiement, de l’agression, de la persécution, le tout caporalisé et érigé en doctrine autour du culte d’un chef qui se donne des attitudes sublimes. Objectivement, cet asservissement permet la collaboration du patronat avec les syndicats sous le contrôle des banques et traduit la dictature terroriste de la bourgeoisie. Seulement le grand rival du fascisme, la démocratie libérale qui l’a emporté partout sur lui, débouche sur la même chose exactement, le nationalisme en moins. Ou plus exactement, l’anti-nationalisme en plus. La démocratie libérale, c’est l’auto-destruction des peuples.

Andrea Rossi: Est-ce que…

Emmanuel Legeard: Attendez, je voudrais ajouter quelque chose, si vous permettez. Pour revenir au conspirationnisme ou au complotisme qui réduisent tout à un facteur unique, et rapportent tout discours à une origine réconfortante, ils sont toujours ridicules étant donnée l’inextricable complexité du monde. Mais surtout les conspirationnismes sont exclusivement mus par de mauvaises intentions ou de mauvais instincts. Le conspirationnisme est souvent un fonds de commerce, mais les pigeons qui donnent dedans sont libres – ils le font par paresse et par lâcheté. Par paresse intellectuelle, parce que cela leur permet de ne pas analyser plus loin que « C’est encore les Machins! » Par lâcheté parce qu’une fois qu’on a désigné une source universelle de tous les maux de l’humanité, en fait on s’est résigné à tout accepter. On admet simultanément qu’il est impossible de lutter contre cette hydre cosmique. Et je ne connais pas de bord immunisé. Evidemment, la gauche prévaut dans le domaine de la paresse intellectuelle, et la droite dans celui de la résignation qui prend des formes variées entre cynisme et dépression. Par exemple, si je conclus cette interview par: « je suis catholique », les imbéciles de gauche s’empresseront de s’écrier: « Aaah, voilà! » Cependant ils seraient incapables de comprendre ce que je veux dire et ce que ça signifie, mais « AAAh, je vois! » – ça dispense de tout, et c’est tellement gratifiant.

Andrea Rossi: Vous ne pensez pas que les Français ont une morale catholique, donc judéo-chrétienne, qui les éloigne du succès?

Emmanuel Legeard: Pour moi, ce que vous venez dire n’a aucun sens. Premièrement, les Français ne sont pas « judéo-chrétiens ». Ils sont catholiques. Tous les gens sérieux se sont toujours accordés sur le fait indiscutable que le catholicisme est un pagano-christianisme. Le catholicisme a servi de véhicule pour recycler un fonds moral et mystique rigoureusement indo-européen qu’on retrouve de l’Himalaya jusqu’en Armorique en passant par Athènes et la Rome impériale. C’est en cela que le catholicisme traditionnel, c’est-à-dire patristique et canonique, est authentique. Infiniment plus authentique pour nous que le prétendu « retour » au « judéo-christianisme ». Le judéo-christianisme est un phénomène palestinien du Ier siècle de notre ère auquel nous n’avons jamais eu aucune part et qui n’a participé en rien à notre évolution spécifique en tant que Français ou Européens.

Andrea Rossi: Les protestants passent pour plus « tolérants » que les catholiques – je sais que pour vous « la tolérance, c’est la vertu de ceux qui n’en ont aucune » , mais…

Emmanuel Legeard: C’est risible. Quand on compare les catholiques aux protestants, si on exclut les crises et les tempéraments locaux qui sont toujours des exceptions à quoi on ne peut réduire dans sa totalité un phénomène plus que millénaire, le fanatisme religieux attribuable aux prétendus « chrétiens » a toujours été du côté de l’intégrisme testamentaire et évangélique dont il n’est pas l’exception, mais la règle. Je trouve excessivement suspecte la propagande médiatique toute récente qui s’emploie à exonérer systématiquement les protestants de tous les problèmes qu’ils ont causés pour les désigner comme les pauvres victimes des méchants catholiques, ce qui est d’une stupidité consternante et témoigne d’une mauvaise foi tellement extravagante qu’on ne lui trouve pas de nom. En réalité, les sectes protestantes du XVIe siècle étaient toutes tellement fanatiques qu’elles ne s’évaluaient justement entre elles que suivant ce critère du « trop fanatique » ou « pas assez fanatique », et que le reproche qu’elles adressaient aux catholiques était d’être des tièdes, des mesurés, des crypto-païens, des impérialistes européens.

Andrea Rossi: Les protestants ont la culture du succès.

Emmanuel Legeard: Les catholiques n’ont certainement pas non plus la culture de l’échec: la gloire, au XVIIe siècle – en un sens, le siècle le plus catholique que la France ait connu [1] -, c’était quelque chose! Mais si vous me parlez des succès d’argent, des succès sordides de profit financier, c’est certain, la France n’en a jamais fait une valeur dominante. La valeur dominante du catholicisme, c’est la charité, l’agape qui renvoie à un très vieux mot indo-européen signifiant la protection que le seigneur doit aux faibles et aux démunis. Les grandes figures du catholicisme français, c’est saint Martin de Tours, saint Yves de Tréguier, sait Vincent de Paul, et l’abbé Pierre. Je vous laisse réfléchir là-dessus. On est loin des illustrations représentant Jésus Christ avec des biceps hypertrophiés et canardant les « ennemis de l’Amérique » mitraillette au poing. Mais le catholicisme est une religion transcendante, alors que le protestantisme est plongé dans l’immanence. Il ne s’agit pas du tout de la même religion… Je vais vous raconter quelque chose d’amusant. Il y a peu de temps, j’ai découvert et comparé les récits de l’évangélisation de l’Inde par les catholiques et les protestants. Les protestants ont été très mal accueillis, certains se sont fait trucider. Tandis que les catholiques ont été tout de suite reçus avec une grande hospitalité. Les Hindous se reconnaissaient dans la religion que prêchaient les catholiques, et pas du tout dans la religion des protestants. Quand un jésuite un jour s’est ouvert à un Brahmane qu’il s’agissait de la « même », l’autre lui a répondu: « Mais vous prêchez le contraire! » C’est le Brahmane qui avait raison. L’exemple de Robert de Nobili, lui-même considéré comme un Brahmane par les Brahmanes, quoique jésuite, est quelque chose d’éloquent.

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Notes des éditeurs (E.C. et B.T.)

[1] Sur ce point, Emmanuel Legeard paraît rejoindre le grand philosophe catholique Léon Ollé-Laprune, d’ailleurs frappé en 1880 par la loi excluant de l’enseignement les professeurs et les instituteurs catholiques, et défendu par ses étudiants, ligués pour l’occasion contre le Frère trois-points Jules Ferry, ministre de l’instruction publique, par l’élève Jean Jaurès :

« Les Français considèrent la clarté et la beauté des idées comme un privilège qui n’appartient qu’à leur façon de penser et de s’exprimer. Ils estiment que les qualités du fond ne valent que par celles de la forme… A ce point de vue, les théologiens français trouvent une parenté réelle entre leur pays et le catholicisme lui-même. Ils découvrent un parfait accord entre, d’une part, la clarté et l’harmonie des dogmes du catholicisme, l’élévation de sa morale, la beauté de sa liturgie et de son art, et de l’autre, l’esprit et le caractère français. […] C’est encore pour cette raison que l’âge d’or du catholicisme français coïncide avec celui de la littérature elle-même au XVIIe siècle. L’étude de ce siècle ramène au catholicisme : elle opère sur les Français un effet analogue à celui que produisit la résurrection du moyen âge sur les romantiques allemands. »

L’ANARCHO-GAULLISME

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L’ANARCHO-GAULLISME
ENTRETIEN DU 28 JUIN 2004 AVEC EMMANUEL LEGEARD

Jean-Marie Tremblay: J’ai lu qu’on vous décrivait comme un anarcho-gaulliste, est-ce que ce n’est pas un monstre étrange et très français, l’anarcho-gaullisme?

Emmanuel Legeard: Je ne sais pas qui a dit ça, mais c’est une absurdité en ce qui me concerne.

Jean-Marie Tremblay: Vous confirmez donc que cette expression n’a aucun sens?

Emmanuel Legeard: Non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Anarcho-gaulliste a un sens. Ce qui n’en a pas, c’est de me décrire au croisement de deux perspectives politiques qui n’existaient plus depuis vingt ou cinquante ans quand j’ai voté pour la première fois – le mode actuel de scrutin étant d’ailleurs contraire aux principes de l’anarchisme et peut-être au fond du gaullisme qui semblait désireux de faire la part belle à la démocratie directe. De Gaulle a démissionné à l’issue d’un référendum, et d’un référendum qui visait à la réorganisation des pouvoirs publics en faveur du régionalisme, c’est-à-dire du fédéralisme, donc de la combinaison chère aux anarchistes du principe de subsidiarité et du principe de suppléance… Bref du pouvoir des gens de décider par eux-mêmes ce dont ils ont besoin pour eux-mêmes suivant leurs compétences. Hein: « De chacun selon ses compétences, à chacun selon ses besoins ». Pas spécialement un principe fasciste, on en conviendra.

Jean-Marie Tremblay: Mais de Gaulle, anarchiste?!?

Emmanuel Legeard: Oui, évidemment, c’est une conception en décalage avec la désolante infantilisation des idées qui réduit tout à des schémas d’opposition manichéens, type culture générale. Mais c’est parfaitement défendable. Ceci dit, vous avez raison, c’est très français. Et dépassé. Mais ni plus ni moins que Proudhon, en somme. Si vous voulez, on peut concevoir l’anarcho-gaulliste comme une espèce de « gaullien spontex », je veux dire de « mao spontex » gaulliste qui se serait représenté de Gaulle comme le premier anarchiste de France luttant contre l’Etat pour l’Ethnos, c’est-à-dire, pour reprendre les expressions de Maurras, contre le pays légal pour le pays réel, défendant personnellement les patries charnelles contre la bureaucratie, contre les délires des intellectuels et des hauts-fonctionnaires… bref comme un homme aux côtés des « vraies gens », comme on dit, et non comme un technocrate qui cherche à réduire le peuple à une abstraction statistique ou idéologique. Voilà pourquoi on peut certainement classer Roger Nimier, qui se disait « gaulliste maurrassien », parmi les anarchistes de droite. Nimier était très gaulliste jusqu’à la guerre d’Algérie, mais il n’a pas supporté le démembrement de l’Empire. Alors qu’en fait… l’autodétermination… c’était un geste pragmatique, peut-être cynique, peut-être idéaliste – mais qui en tout état de cause peut aussi s’interpréter en termes anarchistes.

Jean-Marie Tremblay: C’est très original, ce que vous expliquez là, je n’ai jamais entendu ça nulle part… mais qu’est-ce qu’il a concrètement réalisé du programme anarchiste?

Emmanuel Legeard: La Sécurité sociale? C’est plus que tous les anarchistes officiels réunis depuis que l’anarchisme existe. Or c’est leur programme. Les anarcho-syndicalistes ont trois mots d’ordre – enfin… « avaient »: action directe, démocratie directe, solidarité. La démocratie directe, de Gaulle l’a tellement voulue qu’il a accepté son verdict. En fait, de tous les régimes soi-disant républicains en France, seuls deux ont tenté la démocratie directe: la deuxième République de Lamartine, une république qualifiée d’ « extrême-gauche » par la droite orléaniste – c’est-à-dire le parti de la Banque – et la cinquième République sous de Gaulle, une république qualifiée d’ « extrême-droite », toujours par la droite orléaniste. Par opposition à ces deux conceptions, la Banque, elle, ne parle de « République » que pour l’opposer au peuple. Elle ne défend l’Etat que pour mieux détruire l’Ethnos. Dans République, elle met le même « publique » que le souteneur met dans « fille publique »: le pays est sa chose à exploiter froidement, elle le profane, elle le prostitue, elle le vole, et elle n’entend pas qu’on l’arrête. Vous résistez? Aussitôt les noms fusent dans les médias qui, évidemment, lui appartiennent: « extrême droite! », « extrême gauche! » Pour la Banque, la France est un hôtel, et manifestement, c’est un hôtel de passe…

Jean-Marie Tremblay: Mais de Gaulle, là-dedans?

Emmanuel Legeard: Eh bien, il a réalisé une foule de mesures de solidarité par répartition avec un double objectif, doublement admirable en ce qui me concerne: premièrement, assurer la dignité aux laissés-pour-compte du progrès, deuxièmement, libérer le progrès collectif du frein de la misère humaine. Donc voilà déjà, tout de même, deux points satisfaits ou en voie de satisfaction: démocratie directe et solidarité. C’est colossal. Reste l’action directe. L’action directe a toujours été associée à ce que les anarcho-syndicalistes comme Emile Pouget appelaient la « minorité agissante » qui guide et entraîne la masse. Les gaullistes ne se sont jamais conçus autrement, je pense. Je parle des vrais gaullistes. Ceux qui sont morts depuis longtemps.

Jean-Marie Tremblay: Ce qui me dérange, c’est que de Gaulle était nationaliste. Théoriquement, l’anarchisme est incompatible avec le nationalisme.

Emmanuel Legeard: Théoriquement, l’anarchisme est incompatible avec l’idée d’Etat, parce que – là-dessus, tous les anarchistes sont d’accord – l’Etat est une idée moderne et artificielle qui ne tient aucun compte des réalités humaines et écrase par la « raison d’Etat » toute personne qui s’opposerait à son autorité forcément illégitime. Réduit à sa plus simple expression, l’anarchisme, c’est ça: c’est s’opposer à l’autorité illégitime. A partir de là, suivant les tempéraments, on peut extrapoler une infinité de développements qui aboutiront à telle ou telle forme d’anarchisme parfois incompatible avec les autres. Mais fondamentalement, le nœud c’est ça. Quand l’Etat usurpe le nom d’Etat-nation, évidemment, le nationalisme devient par contamination obligatoire un argument d’oppression et de répression dont l’autorité illégitime est combattue par l’anarchiste. C’est le modèle révolutionnaire français, qui d’ailleurs s’est assez mal exporté, ce qui devrait donner à réfléchir sur le paradoxe d’un prétendu universalisme qui est en réalité une fiction d’autiste très européocentrique. Le nationalisme gaullien était à peu près l’inverse: il consistait à recentrer les préoccupations politiques sur la nation au sens de peuple et à dialoguer personnellement avec elle. Sans tenir aucun compte de l’avis des corps intermédiaires de notables qui ont toujours eu avantage à confisquer la démocratie représentative à des fins personnelles. Bref, l’Ethnos primait l’Etat.

Jean-Marie Tremblay: Enfin… le nationalisme français est avant tout un nationalisme universaliste…

Emmanuel Legeard: Attention à la subversion du vocabulaire; c’est quoi, le nationalisme universaliste? Le nationalisme universaliste de la France est sans rapport aucun avec la prostitution du pays, l’ouverture des frontières à tous les vents ou l’exportation forcée de la soi-disant démocratie, autrement dit ce bizarre mélange de suicide collectif et de néo-colonialisme… qui sans doute est aussi fructueux pour ceux qui l’organisent qu’il a été fatal à tous les autres. Une « certaine idée de la France » – il est là l’universalisme. Et c’est un universel singulier parce que la France tire de son histoire un processus de différenciation qui lui est spécifique et personnel et qui est la manière intériorisée dont les Français se conçoivent du point de vue cosmobiologique, à la fois libres et enracinés, mais mythologiquement voués aussi à déployer leur existence comme un projet autonome dans le monde où ils se projettent. Pour un anarcho-gaulliste, l’universalisme français, c’est celui de la radicalité transhistorique, c’est la conscience que la France est à la fois déterminée par un patrimoine à défendre et irréductible à cette détermination. Sinon la France serait une caricature, et non un universel, c’est-à-dire une idée vivante. Pour de Gaulle, c’est la nature du peuple français qu’en lui l’universel se singularise et apparaît aussitôt sous une forme et un nom qui le délivrent de la banalité de la convention et le montrent tel qu’en lui-même, concrètement – car c’est le concret qui est irréductible; l’abstrait est classé d’avance.

Jean-Marie Tremblay: Concret… N’empêche qu’on a beaucoup dit que de Gaulle aimait la France, mais pas les Français…Ce n’est pas ce que j’appellerais une figure révolutionnaire!

Emmanuel Legeard: Je pense exactement l’inverse. Le régime gaulliste était un régime personnel, je ne parle pas de la définition misérable du Petit Robert, je veux dire: de Gaulle était la personne à partir de laquelle toutes les personnes en France pouvaient exister en tant que françaises, c’est-à-dire s’arracher à la médiocrité pour se singulariser concrètement, sur le plan universel, par des qualités supérieures. De Gaulle aimait la France; il n’aimait pas le Français en gelée. C’est pourquoi il pensait qu’une métamorphose révolutionnaire était indispensable pour préserver ce que la France avait d’éternel. Pour lui, l’équilibre ne pouvait se conserver que par la conquête du progrès. Le gaullisme, c’est une philosophie de l’action qui met au sommet la loi de l’effort. Il ne s’agit pas de renoncer à ce qu’on est, mais au contraire de l’affirmer par la participation, par l’action de défense et d’illustration de « l’âme française » au sens où Oswald Spengler l’entendait, c’est-à-dire comme la forme en puissance dans la matière inerte d’où seule la vie peut la tirer par l’action.

Jean-Marie Tremblay: C’est intéressant, cette allusion à Spengler, car de Gaulle avait aussi une vision raciale de la France. Peyrefitte raconte qu’il disait que les Français étaient « un peuple européen de race blanche, de culture gréco-romaine et de religion catholique »….!

Emmanuel Legeard: Si on va par là, alors… Bakounine était un panslaviste révolutionnaire; le panslavisme, après tout, qu’est-ce que c’est, sinon l’affirmation que les frontières sont transcendées par les solidarités biologiques et que la culture est le produit de la race? Tous les théoriciens de l’anarchisme au XIXe siècle tiennent pour acquise l’existence de « races humaines », et loin d’être complexés de ce qu’ils sont, ils le revendiquent avec aplomb – au nom, justement, de l’anarchisme. Proudhon, par exemple, explique dans son essai sur le principe fédératif que si le nationalisme est à rejeter absolument, c’est parce qu’il s’oppose aux races et aux climats. Je vous retrouverai le passage si vous voulez. Alors, Bakounine, raciste? Proudhon, raciste? Non, certainement pas dans le sens qu’on donne aujourd’hui à ce mot, c’est-à-dire motivés par la haine des autres. Au contraire, ils étaient pour la coopération entre eux de tous les hommes; mais ils étaient darwiniens donc persuadés que notre organisation biologique n’est pas le produit du hasard, mais de la nécessité, et que le vrai problème consiste à faire coïncider la liberté personnelle avec un déterminisme qu’en tout état de cause ils jugeaient bon puisqu’il était le vecteur de la différenciation et de l’élévation du niveau de conscience. C’est d’ailleurs pour cette raison même qu’Emile Gautier et Kropotkine s’opposaient au « darwinisme social » de Spencer – lequel représentait à leurs yeux une rechute dans la barbarie, une négation de l’évolution et de la spécificité humaine.

Jean-Marie Tremblay: Mais de Gaulle, c’était la toute-puissance de l’Etat… je veux dire, dans les faits?

Emmanuel Legeard: Oui et non. Avec de Gaulle, l’Etat est largement ravalé au rang d’instrument à usage extérieur, notamment pour son utilité dans les affaires étrangères, et cet instrument sert à défendre les intérêts de la nation vivante, c’est-à-dire du peuple français qu’il faut élever à la conscience de sa personnalité collective à travers l’actualisation d’une certaine idée de la France. Finalement, c’est assez semblable à la manière dont les « anarchistes » catalans formulaient leur nationalisme personnaliste au cours de la guerre civile espagnole. Comme Pujol l’a expliqué, « l’homme concret ne peut arriver à se produire pleinement si ce n’est dans une communauté nationale, laquelle joue comme un élément de formation et de définition des hommes. » Dans une certaine idée de la France, il faut prendre idée au sens fort, au sens platonicien ou hégélien. L’anarcho-gaulliste peut supposer que de Gaulle pense comme Spengler – mais aussi comme beaucoup de théoriciens anarchistes – que tous les peuples ont leur personnalité et que leur évolution historique est liée au déploiement graduel et séparé d’une espèce de structure transcendantale, d’un archétype, d’une idée qui non seulement ne les oppose pas nécessairement les uns aux autres, mais leur fournit au contraire le seul médium à travers quoi ils puissent communiquer sur un plan supérieur, sur le plan de « l’esprit », afin de réaliser un monde, un cosmos, ou tous les peuples en collaborant se renforceraient mutuellement, comme les organes d’un organisme bien réglé. L’Europe gaullienne des nations, l’indépendance algérienne, le Québec libre, le fédéralisme régional vont clairement dans ce sens-là.

Jean-Marie Tremblay: J’ai l’impression que vous plaquez des concepts spécifiquement legeardiens comme l’ipséité ou la méthexis sur une politique gaullienne qui était beaucoup plus cynique que ça… Ce qui prouve que vous êtes bien le théoricien de l’anarcho-gaullisme! (rires)

Emmanuel Legeard: Je le répète, ce serait absurde d’échafauder une théorie sur un mouvement qui pour des raisons historiques et géopolitiques évidentes a cessé de pouvoir exister il y a cinquante ans. Vous m’avez demandé de développer un concept assez singulier en tant qu’historien des idées, ce que je suis effectivement par décret universitaire – autant dire que ça ne vaut rien, surtout en l’état actuel des choses. Je vous donne donc mon opinion privée à partir de ce que je pense connaître un minimum. C’est tout. Mais puisque vous évoquez l’ipséité, effectivement, c’est l’affirmation de la personnalité dans la réalisation de soi-même par soi-même, c’est-à-dire dans la méthexis, dans une participation autonome à une idée démonique directrice – autrement dit: à l’idée qu’on se fait de soi-même en tant qu’elle donne sens à tout le reste du point de vue historique. Au contraire, l’identité et la mimésis sont des produits de l’économie de marché qui s’appuie sur les droits de l’homme et l’individualisme pour folkloriser les différences et les neutraliser dans une caricature invalidante, abolir les frontières qui protègent les peuples des requins de la haute finance et pousser à son maximum le rendement de la guerre de tous contre tous…

Jean-Marie Tremblay: Je vous arrête si vous permettez. Ce que vous venez de dire là, je crois que c’est assez profond, et inusuel, pour qu’on s’y attarde. Pourriez-vous développer, mais le plus simplement possible, pour qu’on y voie plus clair?

Emmanuel Legeard: L’individualisme, c’est la compétition féroce, la barbarie; la guerre de tous contre tous, la « régression reptilienne » comme dit Rapaille. L’anarchisme n’est pas individualiste. L’anarchisme est personnaliste. Et la personne, brutalement, c’est le contraire de l’individu. L’individu, c’est le moi négatif qui n’existe que par l’exclusion ou l’instrumentalisation de l’autre. C’est un manque, c’est un néant, un vide que la consommation remplit, c’est l’homme sans qualités, qui se définit par la marque de sa chemise ou la couleur de ses chaussures. C’est une merde. La personne, au contraire, est le fondement de toute morale. Elle exprime sa présence au monde dans la participation historique, donc volontaire, politique, généreuse, à l’idée collective. La personne, c’est l’être humain dans ce qu’il a d’unique, l’absolu qui rend sacrée la vie de l’homme libre, la façon dont celui-ci se définit par les plus élevées de ses qualités qui font qu’il est lui, et non un autre; et par conséquent – vous comprenez? – à cause de ça précisément: la personne différenciée, avec ses qualités positives, c’est aussi la condition d’existence de l’autre, la possibilité de son apparition. La générosité, la compassion, le sens du devoir envers l’autre partent de cette différence qui est la clef de toute conscience, donc de toute conscience morale.

Jean-Marie Tremblay: J’étais venu vous écouter à ce colloque à la Sorbonne en 1998: Mimésis et Némésis… Cette participation que vous évoquez, c’est votre concept de la méthexis que vous opposiez à la mimésis de René Girard, c’est juste?

Emmanuel Legeard: Oui, absolument. La méthexis, c’est la participation par l’action à l’idéal qui nous unit à la fois spirituellement et « organiquement » comme disait Hegel. Car il y a une dimension spirituelle. L’autre, je peux le toucher physiquement, mais c’est seulement sur un plan qui transcende le physique que je peux réellement entrer en contact avec lui comme semblable à moi et cependant si différent par ses qualités propres et sa vocation particulière. C’est bien à cause de cette dimension spirituelle que la valeur de la personne est sacrée. Aussi, la méthexis exige cette espèce de grâce efficace qui fait coïncider le matériel et le spirituel dans une action directe et absolue, désintéressée et significative. C’est quelque chose de commun à l’eudémonisme arnarchiste, au karma yoga et à la phénoménologie hégélienne de l’esprit. Au contraire, la mimésis des sociétés individualistes, c’est l’imitation du désir de l’autre. L’individualisme est le produit de la triangulation du désir, ce n’est pas le camp de l’originalité, de l’authenticité et de la liberté, mais le camp de la jalousie, de l’exclusivisme, du fanatisme et de l’uniformisation. C’est ce vice que le libéralisme économique érige en vertu.

Jean-Marie Tremblay: En somme, c’est une espèce de mystique de l’activisme… C’est insolite de le mélanger à l’anarchisme… Non?

Emmanuel Legeard: Vous me paraissez tout de même assez mal informé sur le chapitre de l’anarchie. Il faudrait vous renseigner sur Tolstoï, Georges Tchoulkov, Gandhi, le concept de sobornost…? Vous avez déjà écouté La Butte rouge? [4] Totalement mystique, transsubstantiation: « Ceux qui boivent de ce vin-là boivent le sang des copains ». Ne serait-ce que ce vocabulaire: copains, compagnons… c’est le vocabulaire de la communion… ou de la Commune. D’ailleurs, sous la troisième république, le franc-maçon Bérard, de triste mémoire, accusait les anarchistes auxquels il faisait la chasse d’être le pur produit du mysticisme catholique. C’est faux, bien sûr, mais c’est un fait difficilement révocable que l’anarchisme a une dimension mystique – dimension qu’on trouve dans Kropotkine, Reclus… et qui soutient que la personne, c’est l’absolu en devenir, et que la vraie liberté s’affirme non négativement, en creux, par la privation de liberté des autres, mais positivement parce que je ne peux pas être libre absolument d’être moi sans assurer la même chose aux autres, vous comprenez? C’est un principe extrêmement simple, et il est éminemment pratique, même s’il comporte une dimension qui transcende nécessairement l’individu – sans quoi, pas d’absolu, n’est-ce pas. Pas d’absolu, plus rien de sacré, c’est l’individualisme libertarien, où l’homme ne vaut que par son côté monnayable – c’est la culture de mort.

Jean-Marie Tremblay: J’ai déjà entendu ça, la culture de mort, mais je n’ai jamais trouvé de définition – est-ce que ce n’est pas un vain mot?

Emmanuel Legeard: Non, la culture de mort, c’est le programme politique qui encourage l’instinct de mort, c’est-à-dire la régression dans la barbarie. Qui réduit le concept de liberté à la nostalgie de la boue, celui d’égalité à la standardisation sur le pire, et celui de fraternité à la voyoucratie. Ce contexte social pousse les gens à se replier sur eux-mêmes, sur l’instinct de conservation; ils ne vivent plus, ils survivent parce que plus rien n’a de sens. C’est l’ère du vide obligatoire entérinée par les droits de l’homme négatif – cette idole asexuée, sans passé, sans avenir… l’homme rendu neutre; « neutralisé ». Le système est pervers pour les dominés, mais providentiel pour les dominants: puisque le mal, c’est la personnalité, plus personne ne veut se signaler, sauf par la compétition de tous contre tous. L’individualisme égoïste et jaloux qui pousse les gens à se dévorer entre eux fait marcher le commerce tandis qu’évidemment, on ne songe plus à s’unir contre le pouvoir. L’instinct de mort est gouverné par la répétition, par la mimésis et la mêmeté de l’idem, par l’imitation et la caricature identitaire, par « l’instinct de survie » – car survivre, ce n’est pas un concept historique, ce n’est pas un concept humain; c’est infra-humain.

Jean-Marie Tremblay: C’est ce rapprochement étonnant que vous avez établi, tout à l’heure, entre individualisme, mimésis et caricature…

Emmanuel Legeard: Oui, bien sûr, on est tombé du monde de l’archétype dans le monde de l’image, de la caricature, du stéréotype. L’image est le contraire de l’archétype; elle est matérialiste et mimétique. Donc elle s’oppose à la méthexis, à la participation démocratique et personnelle à l’âme française comme impératif de réalisation de soi par la coopération. La plus belle saloperie, et le tour de force de la propagande atlantiste anti-Français a été de réussir à ce que les Français ne se voient plus qu’au travers des yeux de l’ennemi, comme une caricature ridicule, folklorisés pour le pire. La grande différence entre l’idée, l’archétype et la caricature, le stéréotype humiliant, c’est que tout le monde veut participer de l’idée alors que personne ne veut ressembler à la caricature. C’est ce qui a conduit au divorce entre la France et les Français. Faute d’alternative. Parce qu’il n’y a plus que la caricature de disponible: bidochon, mon beauf, superdupont, astérix… alors que plus personne n’incarne l’idée de la France. Ce qu’il faut voir, derrière ces épiphénomènes, c’est qu’il s’agit d’un blocage destiné à empêcher l’intériorisation de la condition de Français. L’effet net de cette stratégie générale, c’est l’atomisation, le séparatisme, la honte de soi – parfois, la haine de soi – qui crée le vide d’une société de la consommation superficielle et démotivée. Matérialiste et déshumanisée. Là aussi, l’anarcho-gaullisme se conçoit finalement très bien.

Jean-Marie Tremblay: De Gaulle a quand même envoyé les CRS cogner sur les anarchistes, en 1968.

Emmanuel Legeard: A l’époque, ça n’a pas été interprété comme ça. La vérité, c’est que soixante-quinze pour cent des Français ont soutenu de Gaulle. Parce que pour tout le monde, il s’agissait d’une agression étrangère sur le sol français, d’une tentative de déstabilisation du pays orchestrée par l’Etranger. Evidemment, pour un gaulliste, tout dans la politique de de Gaulle inculpait les Américains. Mais l’interprétation est identique du côté de Georges Marchais et du PCF: Cohn-Bendit et compagnie sont des agitateurs téléguidés par Marcuse, agent occulte de l’impérialisme américain. D’où la réponse de Cohn-Bendit par le slogan « Nous sommes tous des Juifs allemands » qui s’adresse directement à l’édito de Marchais dans L’Humanité.

Jean-Marie Tremblay: Mais il y avait aussi de vrais anarchistes parmi les soixante-huitards!

Emmanuel Legeard: A l’époque, les anars politisés, c’est la Fédération Anarchiste de Joyeux – Maurice Joyeux, le grand anarchiste proudhonien du Monde Libertaire -, et Joyeux ne se prive pas d’accuser ouvertement les leaders soixante-huitards, sortis de nulle part pour semer le désordre, d’être des agents de déstabilisation stipendiés par la CIA. Le fait que Joyeux ait dû démanteler un complot d’infiltration de la FA par des soixante-huitards avait porté sa méfiance au paroxysme. Il y avait aussi l’Organisation Révolutionnaire qui dans L’Insurgé parlait sarcastiquement des revendications « ridicules » des soixante-huitards et s’en détachait ouvertement. Je me souviens de Joyeux déclarant que les suiveurs soixante-huitards étaient des « anarchistes de préaux d’école », des fils à papa qui réintégreraient leur bercail de Passy et de Neuilly une fois passé le pic hormonal de printemps. [1] Et ces salauds-là, c’était la pétrolette de l’ouvrier, la 2CV du petit employé qu’ils massacraient à coups de barre de fer. Pas la Rolls à Rothschild. Pas la limousine de Paris Match qui véhiculait gracieusement Cohn-Bendit pour rentabiliser l’événement…

Jean-Marie Tremblay: Est-ce que vous n’idéalisez pas beaucoup de Gaulle?

Emmanuel Legeard: Il n’y a pas à idéaliser une idée. Quant au de Gaulle privé… Mon père était résistant, de la véritable espèce des résistants – celle qui agit et qui ne parle pas, celle qui ne vient pas réclamer son diplôme et qui jette les médailles à la poubelle; la vanité et le courage, je les ai vus incompatibles partout. Son histoire, c’est par d’autres que je l’ai sue. Quand en août 1943, mon père a été arrêté par la Gestapo de Nüttgens, au Mans, il a sauvé par son silence tout un réseau FTP [2] de la JOC [3]. Ces gens-là lui doivent la vie. Lui-même a failli être fusillé sur place, et il l’aurait été sans l’intervention expresse de l’archevêque de Rennes, Clément Roques, dont aucun manuel scolaire ne parle, et à qui beaucoup doivent également la vie. Mon père n’avait pas entendu l’Appel du 18 juin, qui est une grosse blague. Mais il allait secourir les blessés sous les bombardements. C’était moins confortable que de se prélasser dans un salon londonien. Ils n’étaient qu’une poignée à faire ça, tandis que le reste se terrait dans les caves ou pillait les foyers abandonnés. A la même époque, le grand père de ma femme était déporté en camp de concentration – 20 ans, résistant; un dur à cuire. Ces gens-là n’avaient aucune estime pour de Gaulle. Aucune. Mais c’est parce qu’ils étaient aveuglés par l’humain. Ce n’est pas le côté intéressant de de Gaulle. De Gaulle vaut comme incarnation transhistorique, comme avatar d’une idée de la France. Tout le reste… est indifférent.

=== Notes de l’Editeur ===

[1] NdE: Marcuse lui-même a dit à peu près la même chose dans un entretien à L’Express, en septembre 1968. Le temps leur a donné raison…

[2] NdE: Francs-tireurs et partisans – Organisation armée de résistance à l’occupation allemande de la France. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les F.T.P., ou Francs-tireurs et partisans, avaient été créés par le Front national, lui-même mouvement de résistance en zone nord à partir de juin 1941. Le FN était prépondérant dans le milieu ouvrier et dominé par le Parti communiste.

[3] NdE: La Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) était une association de jeunes ouvriers catholiques fondée en 1925 et qui s’est très largement illustrée dans la Résistance, certains éléments de la JOC rejoignant les FTP pour des raisons de proximité logistique, JOCistes et FTP étant souvent collègues de travail au sein du monde ouvrier et syndiqués à la Confédération générale du travail (CGT) qui les invite à entrer en résistance après l’instauration du Service du travail obligatoire (STO) le 7 mai 1942.

[4] Krier/Montéhus, La Butte rouge, domaine public (1923). Vous pouvez télécharger le mp3 ici: http://uptobox.com/jtk328w6o166 [FAITES SYSTEMATIQUEMENT UN SCAN PREALABLE AVEC VIRUSTOTAL. COM]

L’Erreur humaine, par Emmanuel Legeard (2001)

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L’Erreur humaine

par Emmanuel Legeard (2001)

© Emmanuel Legeard

Pour la majorité des gens, écrire, c’est publier, c’est se faire connaître, c’est faire parler de soi. Et on en constate tous les jours les effets désastreux: du fait qu’il y a nécessairement beaucoup plus d’egos que de cerveaux, c’est des forêts entières qu’on abat pour permettre à des songe-creux d’étaler partout leurs barbouillages. Or, on peut écrire pour soi-même, pour mettre à distance, ouvrir une brèche, faire respirer le cerveau. C’est peut-être là, d’ailleurs, la fonction du langage humain. On a cherché l’origine du langage dans les impératifs, dans les interjections, dans les noms propres… mais c’est partir du principe que l’écriture n’est qu’un dérivé du cri de singe. Je ne pense pas que ce soit le cas. Il y a dans le langage de l’homme une qualité originelle et consubstantielle d’écriture; et c’est bien plutôt la parole qui me semble, à moi, dérivée du texte. Oui, mais – dans cette hypothèse – puisqu’il faut désormais toujours chercher des fonctions à tout : écrire répond à quelle fonction?

Pour moi, écrire remplit une fonction émotive, affective, suivant la définition de l’émotion que j’ai récemment exposée en public. Il me semble, en effet, que l’émotion véritable, plutôt qu’un accélérateur des réflexes – comme elle est souvent présentée – sert au contraire à abolir les automatismes pour se donner le temps d’examiner avec une intensité accrue ce qui dans l’univers familier recèle un intérêt ou un danger. L’émotion fait surgir l’étrangeté et suscite la réflexion. Comme le chat, l’oreille dressée, les muscles tendus, la pupille dilatée par l’émotion, l’homme qui écrit vraiment voit chaque mot comme pour la première fois; saillant, singulier, celui-ci met en résonance la mémoire de l’espèce et la mémoire personnelle pour les coordonner à un niveau de conscience supérieur – le niveau historique. Cette expérience est toujours une lecon d’humilité. Il y a des gens qui ne publient pas beaucoup parce qu’ils jugent inutile de répéter ce que d’autres ont déjà dit fréquemment, et parfois avec un talent définitif. Essayer de reformuler nos prédécesseurs est stérile et toujours l’objet d’une grande insatisfaction. Or beaucoup de choses ont déjà été pensées et dites, presque tout, peut-être, et souvent c’est seulement par ignorance qu’on croit trouver du neuf.

Quelquefois cependant, on ne trouve rien; aucune réponse à certaines questions qui ne sont pas nécessairement sans issue et qui paraissent d’une importance capitale pour survivre à la tentation de l’absurde. Chercher à y répondre est l’objet de la philosophie. C’est alors seulement qu’écrire devient nécessaire. La philosophie, évidemment, n’est pas une profession, c’est une attitude devant la vie. Les cyniques étaient des clochards, Marc-Aurèle était empereur, et Descartes, militaire. Ni Pascal ni Kiekegaard n’étaient, non plus, professeurs de philosophie. Inversement, comme Kierkegaard et Nietzsche l’ont brutalement enfoncé dans les crânes, il n’y a pas moins philosophes que les fonctionnaires de la philosophie stipendiés par l’Etat pour essorer leurs éponges à fiente et cracher leur fumée par les cheminées de l’Usine à gaz. Ils ont eu toutefois une énorme influence sur notre époque: ces imbéciles prébendés ont fait passer la philosophie pour une activité vaseuse de vauriens et de parasites – ce qu’ils sont, en effet: des « professeurs de vent », comme dit Claude Roy.

Malheureusement, ils ont aussi fait oublier au monde que la philosophie, bien plus que le rire, est le propre de l’homme. Qu’est-ce que l’homme, en effet, sinon un animal qui s’interroge sur le sens ultime de ce qu’il fait et de ce qui lui arrive? Mais commençons plutôt par dire ce que la philosophie n’est pas: l’amour de la sagesse. Sans doute, il est superflu d’épiloguer longuement sur l’insupportable abaissement de l’intelligence par la culture générale au profit d’une affectivité factice et fonctionnelle réglée non sur les sentiments mais par des jeux de société. La culture générale est en fait la culture américaine qui réduit le monde en fiches suivant le plus petit dénominateur commun et s’estime quitte de l’effort de comprendre moyennant quelques caricatures hollywoodiennes où l’essentiel est anéanti. En dépit de ce qu’en disent les digests de culture générale en vente à dix « Heuros » en supermarché, « philosophie » n’a jamais signifié pour les Grecs « amour de la sagesse », au moins dans le sens courant qu’on donne à ces deux mots.

Etre « sophos », c’est avoir le coup d’oeil technique de l’artisan qui comprend les mécanismes pour agir dessus. Sophia, c’est le savoir-faire de l’artisan ou de l’artiste: on parle de sophia à propos de quelqu’un qui sait jouer de la lyre ou sculpter une statue. Il y a donc à l’origine dans « philosophie » un aspect pratique et un aspect actif qui en font tout le contraire d’une activité contemplative, inerte et oiseuse. Evidemment, par un phénomène d’extension légitime, philosophia devient la passion pour la connaissance, c’est-à-dire la quête des principes ultimes qui régissent et organisent l’ordre du monde. Essayer de comprendre les fondations du monde fut de tout temps l’activité des vrais philosophes. Les premiers d’entre eux étaient appelés « physiciens » parce qu’ils s’étaient précisément assigné comme tâche de comprendre les lois de la Physis, autrement dit les lois de la Nature. Ainsi, Thalès, Grec ionien de la haute antiquité, soutenait que le monde est un vaste organisme vivant et que l’eau est le principe ultime de toute vie.

Cette idée d’une âme du monde, c’est-à-dire d’un principe d’organisation capable d’animer la matière, répond à une question permanente et poignante de la condition humaine, une question sans nom, informulable, d’où jaillissent le désir d’immortalité, le désir de donner la vie, le désir de vivre intensément et les problèmes qui lui sont associés: pourquoi vivre? Comment bien vivre? Qu’est-ce que la vie? Que fais-je au monde? Car l’homme, en tant qu’homme, a toujours le sentiment d’être « divorcé du monde », un élément étranger au monde qui l’entoure. Ce n’est sans doute pas sans rapport avec son caractère néoténique supposé par Cuénot: le développement de l’homme est suspendu à un stade d’immaturité fonctionnelle qui l’oblige à se compléter par des moyens artificiels pour se prolonger efficacement dans le monde. En quelque sorte, l’homme est essentiellement technicien; depuis toujours, c’est par l’intermédiaire de prothèses qu’il est obligé d’agir sur son environnement. L’avantageuse compensation de la néoténie permet justement cela: du fait que l’homme ne se spécialise jamais, qu’il n’acquiert jamais les comportements déterminés de l’animal fini, il conserve une plasticité qui lui permet de s’adapter à une multitude d’environnements divers. Par la technique.

Le premier homme a donc nécessairement été un homo faber, un artisan. Les premières questions qu’il s’est posées, c’est : où suis-je? Et: comment faire? On observe que les plus anciennes zones du néocortex répondent à ces questions. Mais cela ne veut pas dire, en dépit de ce que Bergson soutenait, que l’intelligence pratique ait précédé l’intelligence conceptuelle comme s’il existait une opposition entre les deux. D’abord, pour savoir faire (et l’on a vu que c’est là ce qu’on appelle « sophos » en grec ancien), à moins d’être mû par l’innéité de l’instinct, il faut apprendre, et pour apprendre, il faut évidemment conceptualiser. Dire d’un artisan qu’il peut se passer de l’intelligence conceptuelle témoigne qu’on a très imparfaitement étudié la question. Ensuite, tout indique que l’homme a depuis l’origine eu besoin de répondre à des questions d’ordre ontologique, précisément sans doute à cause d’une ontogenèse inaboutie et de cette séparation d’avec le monde dont il a de tout temps cherché à soulager la cruauté. C’est de cette séparation que naît cette qualité de la conscience qui n’est spécifiquement qu’humaine – cette faille de néant, dont parlait Sartre, qui est d’abord conscience d’une souffrance morale, d’une absence originelle sur fond de quoi le reste ne fait qu’organiser ses formes volatiles.

Les plus anciens témoignages de l’art pariétal ou de l’art littéraire l’indiquent clairement. Les « mains négatives »  sur les parois des grottes préhistoriques montrent qu’il s’agit, figurativement, de sceller sa main dans le sang aux parois du monde, aux entrailles de la terre mère. Ici, la main, qui est l’instrument de l’action devient celui de la passion, de la souffrance, d’une forme de supplique. De même, dans l’Epopée de Gilgamesh, vieille de 5000 ans, Enkidu, l’homme sauvage arraché par la séduction à l’harmonie de la bestialité, ne peut plus y revenir et il en conçoit une double haine envers les humains et cette Nature qui ne veut plus le reconnaître. Le couple Enkidu-Gilgamesh est d’ailleurs tout à fait caractéristique du malaise humain, entre nostalgie du bon sauvage et aspiration au surhomme. Avec Enkidu chassé de sa jungle, nous ne sommes pas loin du paradis perdu, mais la Genèse biblique se complique d’un autre élément, et c’est celui-là qui justement nous intéresse: l’hubris.

On tient communément pour admis qu’Adam et Eve ont été chassés du paradis pour avoir péché. Mais en quoi ont-ils péché? Leur crime, selon moi, est le même exactement que celui de Prométhée (celui qui sait avant les autres): ils ont voulu devancer la providence divine. En d’autres mots, mais très exactement, ils ont voulu « doubler » Dieu, c’est-à-dire l’ordre naturel. C’est ici qu’on touche aux racines mêmes de toute religion. Car la condition humaine est essentiellement associée à la technique. Or l’élaboration technique elle-même se confond toujours plus ou moins avec la capacité prédatrice à prendre de vitesse, à anticiper sur l’ordre naturel pour des raisons évidentes de contrôle et de domination. On observe d’ailleurs que la prédation et la technique empruntent une seule et même voie corticale, la plus ancienne mais celle aussi qui a produit dans le cerveau ses excroissances les plus récentes. Avec l’évolution, la tendance au contrôle anticipé s’est hypertrophiée jusqu’à devenir presque monstrueuse chez l’homme moderne qui s’efforce d’évacuer tout imprévu d’une Physis coupée du Logos, et seulement considérée désormais comme un gisement de matière exploitable. Enfin, avec l’explosion d’une haute technologie à la portée de tous, des centaines de millions d’individus ont commencé à s’absorber dans leurs prothèses pour ne plus faire que l’objet de leurs objets, une annexe finalement contingente d’un produit commercial – c’est la standardisation par le bas de l’humanité prise à son propre piège, déshumanisée par l’artifice de l’immédiat qui la prive de toute conscience.

Certainement, c’est là une erreur qui sera fatale à l’homme. Mais peut-être l’homme est il lui-même une erreur, une aberration de l’évolution. Contrairement à ce que pensent les écologistes, l’homme ne détruira pas le monde qui en a vu bien d’autres, et encore moins l’Univers au regard de quoi la terre, cette poussière, n’est rien. Il est en revanche tout à fait possible qu’il soit en train de collectivement se suicider. Moralement d’abord. Le reste suivra avec la ruine de son écosystème.

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