La Gazette du Patrimoine

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Alexandra Sobczak-Romanski m’ayant aimablement demandé un article sur Germigny-l’Exempt pour la Gazette du Patrimoine, je me suis évidemment empressé d’accepter et de rédiger l’article disponible ci-dessous, dans la série « La parole est aux experts »:

Notre-Dame de Germigny-l’Exempt : un patrimoine à surveiller

J’invite ceux qui voudraient aller plus loin à visiter la page Saint-Gilles, Laon et Germigny de ce blog. D’autres articles paraîtront cette année dans d’autres revues scientifiques ou populaires (notamment fin août), comme je l’annonçais précédemment. Deux mille vingt et un sera aussi l’année de publication des Trois Deniers de Gaspard. Bonne lecture à tous. – E.L.

Notre-Dame de Germigny-l'Exempt

« Les proportions de cette façade sont étonnantes! » – Yves Esquieu

Saint-Gilles, Laon et Germigny

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De Medio Aevo, la revue internationale d’histoire de l’art médiéval publiée par l’université de Madrid, a fait paraître son édition inaugurale de 2021. Elle comporte un article consacré à l’analyse comparée des tympans nord de l’église abbatiale de Saint-Gilles du Gard et de la cathédrale Notre-Dame de Laon avec ce que j’ai appelé le « portail de cathédrale en miniature » de Notre-Dame de Germigny-l’Exempt, église très insolite, et très ignorée dont Willibald Sauerländer – qui, comme on sait, n’est pas étranger à cette entreprise – regrettait qu’elle n’ait jamais attiré sur elle l’attention qu’elle mérite.

Les amoureux du patrimoine religieux exceptionnel du Moyen Age pourront lire l’article complet et gratuit en ligne, soit sur le site des éditions universitaires de Madrid, soit sur la plate-forme HAL du CNRS.

Cet article n’est que l’entrée en matière d’une série de livraisons qui auront lieu cette année. A suivre: un papier substantiel sur le siège bien étrange de Germigny-l’Exempt en 1108, où je propose une explication symbolique du clocher-porche dont le Pr. Yves Esquieu, éminent spécialiste de l’art roman et vétéran de l’archéologie médiévale, m’a confié qu’il trouvait les « proportions étonnantes » . Oui, Notre-Dame est étonnante. Et tous ceux qui la découvrent en conviennent: même aveu d’admiration de la part de Pierre Bonte, qu’on ne présente pas. M. Leday, pareillement, avait posté qu’en m’occupant de Notre-Dame, j’assurais « un apport tout à fait considérable à l’histoire religieuse de l’archéologie du Berry, bien abandonnée des instances ‘patrimoniales‘ », et Guy Devailly « qu’en faisant parler les pierres, (j’arrivais) à concilier différentes approches qui renforcent l’intérêt de ce monument. » De tels parrainages sont beaucoup d’honneur, mais ils suscitent aussi de grands scrupules qui m’ont poussé à explorer, examiner, vérifier sans cesse, bref à remettre cent fois sur le métier un ouvrage dont à plusieurs reprises j’ai pensé ne jamais voir la fin. Je crois y être à peu près arrivé. Rien n’est parfait, sans doute, et le travail du défricheur est ingrat. Mais il est, aussi, exaltant. Ce défricheur n’est d’ailleurs pas dépourvu de repères. Ses points cardinaux s’appellent Willibald Sauerländer, Guy Devailly, André Leguai et Dominique Iogna-Prat. Cela n’empêche nullement qu’il me soit arrivé de contester Sauerländer ou Devailly sur des détails excessivement subalternes; il me semble en effet avoir prouvé qu’il n’y a ni « fleuve du paradis » ni « évangéliste » à Notre-Dame[1], et que les mobiles qui animaient Louis VI au siège de 1108 n’étaient pas aussi désintéressés qu’on l’a avancé dans ce monument de référence, incontournable et d’une solidité généralement granitique, que constitue Le Berry du Xe siècle au milieu du XIIIe

[1] Ces erreurs, en réalité, ne sont pas imputables à Sauerländer. Elles résultent d’une lecture fautive de ceux qui l’ont d’abord recopié de travers pour ensuite passer cinquante ans à se recopier entre eux sans jamais aller voir l’édifice ni visiblement relire (ou lire) Gotische Skulptur in Frankreich. Ce que le savant allemand avait écrit, c’est qu’il existe à Germigny une console dont la figure présente une parenté stylistique avec celles de Saint-Pierre-le-Moûtier et d’une clef de voûte de Vézelay qui seraient des fleuves du paradis. Il n’a jamais prétendu que la figure germinoise était un fleuve du paradis. Et, de fait, ce n’en est pas un. Concernant l’évangéliste, Sauerländer s’est contenté de proposer une interprétation qu’il jugeait visiblement très fragile, en l’entourant de toutes sortes de précautions oratoires, et en lui assignant une typographie sans ambiguïté: parenthèses, point d’interrogation. Ce n’est donc pas le sérieux de Sauerländer qu’il s’agit de remettre en question.

Entretien avec Michel Butor: conclusion (audio)

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Michel Butor:Au XXe siècle, j’attendais beaucoup du XXIe siècle. Seulement le XXIe siècle a commencé si mal et continue si mal que je crois qu’il faut attendre le XXIIe siècle. Pour l’instant… si on ne s’aperçoit pas que les choses vont mal, c’est qu’on est vraiment aveugle. (Conversation Legeard-Butor, 2016)

Jean Raspail et le péché d’intelligence

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J’ai été sollicité, avec insistance, pour écrire quelque chose sur la disparition de Jean Raspail. On n’a pas compris pourquoi je m’y refusais, étant donné les jugements évidemment très flatteurs qu’il avait formulés concernant mon « tempérament d’écrivain », la qualité de ce que j’écrivais, etc.

Je tiens ici à écarter toute ambiguïté. D’abord, je ne connaissais pas intimement Jean Raspail. Nous ne nous sommes jamais fréquentés. Je l’avais lu, nous avons échangé une correspondance, nous avons parlé d’homme à homme, mais ce n’était pas un ami au sens où quelqu’un a un jour défini l’amitié: il ne m’aurait sans doute pas aidé à transporter des cadavres sur un coup de téléphone aux alentours de minuit, et sans me poser de questions. Ce n’était pas non plus pour moi un de ces esprits-frères qu’on rencontre deux ou trois fois dans une vie, comme j’ai eu la chance de rencontrer Fred Kassak. Raspail signait ses courriers « Amicalement« , ce qui témoignait évidemment d’une cordiale estime, d’ailleurs réciproque, et peut-être même d’une certaine fraternité de l’esprit, mais il ne s’agissait en aucun cas d’une marque excessive d’intimité.

Raspail

Jean Raspail signait toujours « Amicalement », comme sur cette carte de vœux de 1997 envoyée de Neuilly: « Les écrivains ne sont plus que des singes », m’écrivait-il alors…

Raspail était un homme de grand talent, un caractère hors norme, bref un « génie » dans le sens où j’ai déjà expliqué que j’entendais le mot, autrement dit quelqu’un d’irremplaçable au milieu d’une foule moléculaire dont Brassens déplorait déjà en 1969 dans son entretien avec Santelli qu’elle était de plus en plus interchangeable. Car Raspail portait en lui une qualité native, un ingenium, une farouche volonté d’être lui qui le différenciait essentiellement des quantités négatives. Et l’on ne pouvait rencontrer l’auteur de Terre de Feu – Alaska, converser avec cet arpenteur cosmique et ouranien, sans éprouver instantanément pour sa personnalité un viril sentiment de sympathie au sens fort du terme. Personne, jamais, ne viendra prendre la place de Raspail et sa disparition mutile nécessairement le grand organisme qui rattache au monde tous ceux qui l’ont – ne serait-ce qu’un peu – connu.

Toutefois, pour les raisons que j’ai dites, il m’était physiquement impossible et moralement interdit d’essayer seulement de rendre à sa mémoire un hommage comme celui que j’ai écrit pour la mort de Kassak ou comme l’éloge que Sylvain Tesson, avec la grande élégance des chasseurs de soleils, a prononcé à la demande du Figaro.

En y repensant, néanmoins, je me suis souvenu d’une chose qui, venant de lui, m’avait fait profondément réfléchir (*). Il m’écrivit un jour à l’encre noire, sur un beau papier gaufré d’un beige très pâle:

« Méfiez-vous surtout du péché d’intelligence! »

Je lui demandai de développer, et une conversation s’ensuivit, extrêmement fructueuse pour mon cheminement personnel, sur l’Œdipe Roi de Sophocle et le péché originel. Raspail m’expliqua: Vous voyez, ce que Sophocle a agité devant les Grecs, qui étaient le peuple le plus intelligent de la terre, c’est l’hybris par excellence, celle de l’intelligence. Quand l’intelligence est employée à lutter contre la puissance souveraine du destin, le malheur n’est pas loin. Il discernait la même chose dans le symbolisme de la Chute. Le péché originel, pour lui, était péché d’intelligence – le refus d’être une créature, la volonté de mettre entre le monde et soi un néant, une discordance; « l’intelligence ». Je lui répondis qu’il sartrisait. – « Mais pourquoi non? Sartre, répliqua-t-il, était après tout quelqu’un de très intelligent. »

Emmanuel Legeard, samedi 18 juillet 2020, Rouen

(*) « Le peuple français est le plus intelligent de la terre, a dit un jour Edgar Faure; voilà pourquoi il ne réfléchit pas. »

Patience dans l’Azur!

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Chers Amis,

Pas d’impatience! Comme vous le savez, mon livre est prêt pour le décollage. Les moteurs ronflent à plein rendement, le nez de l’appareil résolument tendu vers le ciel. J’attends seulement le signal, et ce signal, c’est l’éditeur. Le mien – vénérable maison parisienne fondée en 1903 – n’a pas résisté à la gestion catastrophique de la crise virale.

Quoi qu’il en soit, ce différé m’a apporté un puissant réconfort: celui de constater que les deux plus grands historiens vivants du Berry – l’archéologue, historien et écrivain Gérard Coulon et le Professeur Guy Devailly, expert mondialement respecté du Berry médiéval, dont la compétence concernant l’Eglise du diocèse de Bourges au XIIe siècle est tout simplement sans égale – ont apprécié ce qu’ils ont lu de mon livre.

Gérard Coulon, spécialiste incontournable et passionnant du Berry gallo-romain dont nous connaissons tous le tempérament composé dans les mêmes proportions de gentillesse et de compétence, m’écrit qu’il trouve mon livre « pour tout dire, remarquable. »

Quant à Guy Devailly, le fameux auteur du Berry du Xe siècle au milieu du XIIIe, il a rédigé pour moi une splendide « quatrième », la voici:

« L’église de Germigny est un bel exemple du roman berrichon, sur lequel le travail d’Emmanuel Legeard apporte de nouveaux éclairages, notamment philosophiques ou théologiens. Le projet de l’église de Germigny est contemporain de l’impulsion considérable donnée par l’archevêque de Bourges Richard II pour appliquer dans son diocèse la réforme grégorienne, en mettant fin au patronat laïc des églises paroissiales. Il l’a remplacé le plus souvent par un patronat monastique, ce qui permettait d’éliminer des candidats médiocres. Cet effort correspond bien à l’esprit qui aurait dirigé les constructeurs de l’église de Germigny et rend cette construction d’autant plus intéressante. En faisant parler les pierres, Emmanuel Legeard arrive à concilier différentes approches qui renforcent l’intérêt de ce monument. »- Professeur Guy Devailly.

A cela, il faut ajouter un apport capital: Mme Anne Gersten, historienne de l’art et spécialiste de l’évolution du culte marial à partir de ses archétypes pré-chrétiens m’a fait l’honneur d’augmenter à ma demande mon manuscrit d’un essai autonome, mais complémentaire sur Germigny. Cet essai, remarquablement écrit, extrêmement riche en informations, s’attache à faire le lien avec la géométrie sacrée – ce dont je ne parle pas et dont il fallait cependant parler – et la filiation pagano-chrétienne de la Sedes Sapientiae. C’est une ouverture appréciable et une invitation de haute qualité à approfondir un sujet fascinant.

Mais, peut-être, ce qui m’a apporté le plus de satisfaction, c’est de voir que des gens dont j’apprécie beaucoup le travail, comme Pierre Bonte, Philippe Faure, Sylvain Gouguenheim (qui, je l’espère, m’accordera un compte-rendu critique), Guy Devailly ou Anne Gersten ont appelé Notre-Dame de Germigny « mon » église. Oui, elle est « mon » église. Et ceux qui connaissent la situation savent à quel point.

J’ajoute, parce que cela me permet d’attirer l’attention sur son travail, que le Lieutenant-Colonel Georges Housset, chef de la fonction recherche et histoire au Centre de Doctrine et d’Enseignement du Commandement des Armées, m’a écrit un mot viril et cordial pour me « souhaiter tout le succès possible pour (mon) ouvrage qui viendra couronner de longues et méticuleuses recherches. »

Georges Housset est l’auteur d’un travail magistral publié chez Payot, La Garde d’honneur de 1813-1814, qui n’a rigoureusement aucun équivalent, et quand Housset mentionne de longues et méticuleuses recherches, je m’en flatte, car on peut en dire autant de son essai, d’un irréprochable sérieux. Je rappelle que Louis Massé, pionnier de la zootechnie, et natif de Germigny, était garde d’honneur. Aussi, à titre général comme à titre local, je recommande chaudement l’ouvrage de Georges Housset que je considère comme une référence capitale. ( On peut le commander ICI  ).

Bref, comme vous pouvez le constater, tout va pour le mieux et même: tout s’annonce sous les meilleurs auspices. Aussi, je vous demande de bien vouloir patienter jusqu’à mon transfert vers un autre éditeur, s’il en reste un parmi les décombres…

Bien à vous tous, et merci pour votre soutien!

Emmanuel Legeard

PATRIAM SERVANDO VICTORIAM TULIT.

Bientôt disponible!

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Malgré le confinement qui entrave le bon fonctionnement des maisons d’édition, le prochain livre sera publié bientôt, additionné d’une splendide préface du grand Pierre Bonte pour qui tous les reporters français ont autant d’affection que d’admiration…!

Préface:

« On ne peut pas comprendre la France si l’on n’a pas pris la mesure de ce sentiment profond et partagé par tous les Français : l’amour du clocher. De Joachim du Bellay, à qui plaisait mieux son « petit Liré que le mont Palatin », au secrétaire de mairie éditant à ses frais une plaquette sur l’histoire locale, il a inspiré une littérature d’une abondance stupéfiante. Quand ce clocher est un rare clocher-porche du 12ème siècle, un trésor d’art roman et de gothique mêlés, au cœur d’un village plus que millénaire, on imagine encore mieux la passion qu’il peut susciter. C’est elle qui a conduit Emmanuel Legeard à se lancer dans un long et mouvementé voyage à travers les siècles pour reconstituer aussi fidèlement que possible l’histoire de Notre-Dame de Germigny. Afin de situer son importance dans la grande histoire de la France et de la chrétienté, il n’hésite pas à nous faire remonter jusqu’à Charles Martel et au roi Childéric, rafraîchissant au passage quelques lointains souvenirs scolaires. En le suivant dans son minutieux récit, nous comprenons comment le village de Germigny-l’Exempt, aujourd’hui réduit à 300 habitants, a pu se doter d’une église aussi somptueuse, d’une telle richesse artistique. Grâce à la précision de son regard et de ses commentaires, nous admirons davantage encore les multiples merveilles d’un édifice qui fait la fierté de toute une région. Comment expliquer qu’en quinze années d’émissions « Bonjour, Monsieur le Maire », je n’ai pas eu la chance de le découvrir ? Merci à Emmanuel Legeard de combler enfin cette grave lacune ! Dans une période difficile pour la France rurale, où tout se conjugue, semble-t-il, pour décourager ceux qui, comme lui et moi, veulent encore croire en un avenir pour nos villages, son remarquable ouvrage apporte une réconfortante illustration de cet amour du clocher qui nous réunit et dont la force fait parfois des miracles… » Pierre Bonte

Entretiens Inactuels (MàJ!)

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Les Entretiens inactuels que nous avons exclusivement distribués gratuitement et à la demande via la Société des Amis d’Emmanuel Legeard ne sont plus disponibles. Face à l’insistance des lecteurs, l’auteur a décidé de les rééditer, augmentés et modifiés. Dans l’état actuel des choses, nous n’avons pas encore contacté d’éditeurs, bien que nous ayons eu assez fortement le Cherche-Midi en tête. Nous vous tenons informés. Merci. AT 

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Colloque international

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« Technè, techniques et technologie dans l’œuvre de Michel Butor »

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Colloque international à Thessalonique, 17 et 18 Mai 2017 (Αuditorium de la Bibliothèque Centrale)

Ce colloque est organisé par le Laboratoire de Littérature Comparée, le Laboratoire de Traduction et de Traitement automatique du langage et la Section de Littérature du Département de Langue et de Littérature Françaises de l’Université Aristote de Thessalonique.

Corpus de discussion:

Entretien de Michel Butor avec Emmanuel Legeard

A Conversation with Michel Butor By Anna Otten

Michel Butor, Entretien « à l’écart » (Eden’Art, 1993)

Entretien de Michel Butor à Pierre Caran (2007)

Le blog de Didier Pobel : Chez Michel Butor, ce jour-là

Entretien de Michel Butor à Philippe Vandel

Présentation du film « La Modification » sur IMDB

En lisant, en écrivant…

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J’avais été surpris par la qualité d’écriture de Jean-Claude Brialy en lisant son autobiographie Le Ruisseau des singes. Je me suis donc procuré la suite que Brialy a donnée au Ruisseau: J’ai oublié de vous dire, paru en 2004 chez Bernard Fixot, et dont on se demande d’ailleurs pourquoi il n’a pas fait l’objet d’un téléchargement sur Google Books alors que le reste du stock y figure. Quoi qu’il en soit, je tombe page 71 sur ce passage, et j’ai un instant d’hébétude:

« Pour Carambolages, l’histoire d’un jeune homme ambitieux assassinant tous ses supérieurs pour accéder au sommet, Marcel Bluwal avait d’abord eu l’idée de proposer le rôle du grand patron à Bernard Blier, ce qui était une très bonne idée. En plus de ses qualités d’acteur, Blier était quelqu’un que j’adorais en tant qu’homme. Cependant, je me permis de faire une petite remarque à Marcel Bluwal et au producteur, Alain Poiré:

– Je crois qu’il serait peut-être plus intéressant de prendre pour le rôle quelqu’un d’insolite, de non conventionnel. Blier est parfait, il a « la gueule de l’emploi », l’autorité, l’humeur de dogue, mais Louis de Funès aurait certainement quelque chose de plus à apporter à ce personnage.

Tollé général.

– Allons bon, tu es un fou, Louis de Funès? Il est fait pour les seconds rôles, il ne fait pas le poids!

Mais j’insistai tant et tant que finalement ils acceptèrent d’engager Louis qui donna toute sa mesure. Je passai la totalité du tournage à lutter contre les crises de fou-rire que déclenchait en moi, à chaque prise, son génie.

Parfois, Bluwal se levait et, fixant Louis avec ses yeux sombres, lui disait d’une voix d’outre-tombe: « Attention, vous en faites trop, cela va faire rire », signifiant par là qu’il en rajoutait peut-être un peu. Cette remarque devint très rapidement un private joke entre Louis en moi. Chaque fois que nous avions le plaisir de nous rencontrer, les blagues fusaient: « J’ai vu ton dernier film. Attention, tu étais drôle!… Tu n’as pas vu Bluwal? Parce que, attention, ça risque d’être drôle! »

Or Fred Kassak, dans un accès d’excessive sévérité envers lui-même, m’avait écrit un courrier où il se reprochait presque d’avoir été le seul, pensait-il, à avoir trouvé mauvaise l’adaptation de Carambolages par Marcel Bluwal. N’ayant pas été convié au tournage ni invité à donner son opinion, il pensait que sans doute Bluwal, seul maître à bord, avait décidé – en accord avec Audiard et Poiré – de donner à la mise en scène et aux dialogues cette tournure burlesque qui le rebutait.

D’abord un grand merci pour votre introduction à notre entretien. Je pourrais faire des manières et jouer à celui qui ne mérite pas une si élogieuse appréciation, mais elle correspond si bien à ce que j’ai voulu faire en écrivant ce que j’ai écrit que, bon, tant pis pour la modestie, je suis carrément heureux et fier de vous l’avoir inspirée…

En réalité, Fred Kassak n’avait commis aucun excès de langage, et ses jugements n’avaient rien de péremptoire. D’une grande élégance morale, très éloigné par caractère de toute fatuité, sans méchanceté, et par ailleurs soucieux d’exactitude, il n’avait aucune raison de s’auto-censurer. J’apprends maintenant, malheureusement trop tard pour le lui dire, que le fiasco de Carambolages résultait d’une déplorable initiative de Brialy, lequel n’avait pas compris – question de sensibilité, et non d’intelligence – qu’effectivement il infligeait à Kassak le gentil petit supplice d’assister à la défiguration complète de son roman. Bluwal, Kassak l’ignorait, désapprouvait le remplacement de Blier par de Funès, et voyait bien que le ton burlesque s’harmonisait difficilement avec l’ensemble. Ainsi, le jugement de Fred s’avère avec le recul d’une sûreté extraordinaire puisqu’il est confirmé par le fauteur de goût lui-même quand celui-ci décrit de Funès en héritier de Laurel et Hardy. Surprenant! Kassak, de son côté, m’avait confié: « Blier, par exemple, oui, mais de Funès! Je n’ai rien contre de Funès, mais là, il est à contre-emploi ».

Kassak, sans doute, a souffert de ces adaptations. L’œuvre, plus encore que l’homme. Pourtant, quelle subtilité psychologique, quelle intensité et quel style extraordinaire dans un roman comme Savant à livrer le…! En le recensant stupidement comme « roman d’espionnage », on l’a condamné à être jeté en pâture aux cochons. Crime et châtiment, probablement, n’aurait pas eu plus de succès si les marchands de soupe avaient eu l’idée absurde de l’étiqueter « roman policier ». Kassak, c’est un fait, ne s’est pas remis des choix éditoriaux déplorables et des adaptations désastreuses qui ont fait passer au second plan une œuvre qu’on peut résolument qualifier de géniale: Qui a peur d’Ed Garpo, Savant à livrer le… lectures inoubliables. Littérature extraordinaire.

Je rêverais d’entendre sonner mon téléphone ou de recevoir le courrier d’un ou d’une étudiante, un jour, et qu’on me dise: « Je consacre ma thèse à Fred Kassak, pourriez-vous me communiquer vos documents le concernant? » Mais plutôt que d’imaginer ce qui n’a malheureusement qu’infiniment peu de chance de se produire, je vais certainement finir par le faire moi-même, ce travail biographique. Bernard Fixot serait-il disposé à le publier? Il reste à le lui demander.

Conférence Emmanuel Legeard

Conférence d’Emmanuel Legeard et d’Alain Rafesthain sur le Maquis du Berry. Source: Le Berry Républicain

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