Entretien avec Fred Kassak, le Hussard du roman noir

Vedette

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« Un homme qui ose avouer que Proust l’embête ne peut pas être un méchant homme. » Fred Kassak n’a pas le goût des vaches sacrées. Des dialogues géniaux de L’Assassin connaît la musique au « Bon Dieu, mais c’est bien sûr » de Bourrel, son style cynique, subtil et radicalement original a infusé toute une manière de voir et de sentir qui n’appartient qu’à la France. Kassak, simple auteur de romans policiers? Ses nouvelles en témoignent: il est bien plus, et autre, que ça. Et si le lecteur superficiel s’arrête à son aspect désinvolte, c’est peut-être parce qu’au centre… il fait trop noir.

Emmanuel Legeard: Vos romans sont systématiquement classés parmi les romans policiers, mais il est évident que vous n’êtes pas un auteur de romans policiers.

Fred Kassak: C’est vrai, j’écris des romans criminels, pas des romans policiers. Il n’y a pas de policiers dans mes affaires, ou bien c’est complètement subalterne. Par exemple, mon inspecteur Sommet est tout sauf un limier modèle; c’est un flic lymphatique qui ne trouve jamais le coupable. Ou alors, c’est par hasard, et pour de mauvaises raisons. Non, les professionnels… ils accomplissent une besogne machinale, parfaitement réglée, de fonctionnaires ou de gangsters; c’est sans intérêt. Au contraire, ce qui est passionnant, ce sont les amateurs, les gens ordinaires, qui assassinent par hasard et sont obligés d’improviser… Je ne pense pas aux faits-divers passionnels, évidemment. C’est ridicule, ça, les caleçonnades. Non, je pense au type médiocre qui se retrouve le dos au mur. Il est piégé, c’est une situation de crise. Alors ses sentiments les plus banals vont s’exacerber au point qu’il va tuer, et aussitôt, tout son petit univers conventionnel bascule dans un cercle vicieux. Car plus il essaie de se tirer d’affaire, plus il s’enlise. Et il constate au fur et à mesure que ce qu’il prenait pour des planches de salut sont en fait des planches pourries. Un autre cas de figure très intéressant, c’est le type qui monte une combine qui marche à peu près, mais qui prend de l’assurance et cherche à forcer la mécanique. Alors la mécanique se venge, elle s’accélère ou elle déraille, et c’est de plus en plus catastrophique. Ça m’amuse beaucoup.

Emmanuel Legeard: Ce que vous pratiquez, c’est un humour noir à la fois lucide, cruel et subtil. C’est pour ça que vous n’aimez pas l’adaptation de Carambolages avec Brialy?

Fred Kassak: Exactement. Où j’ai fait de l’humour, ils ont fait du guignol: on voit des acteurs qui s’agitent comme des pantins pour faire leur numéro… c’est le registre de la clownerie! Alors que l’humour, ça n’a rien à voir; c’est une tonalité de l’ironie. Donc, ils ont retenu l’idée principale, c’est entendu, celle de décapiter la hiérarchie pour débloquer l’ascension des échelons. Malheureusement, l’ensemble s’éparpille en gags plus ou moins laborieux, et on bascule dans le burlesque. J’ai beau adorer le burlesque et vénérer Laurel et Hardy, il n’avait rien à faire là. Alors, on pourra dire que j’entonne la complainte de l’auteur trahi, mais évidemment qu’il l’est, trahi, l’auteur, quand il trouve le ton pince-sans-rire qu’il a employé transformé en guignolade. Quant à la fin, non seulement elle n’est plus celle du roman, mais elle s’inspire tout droit d’About Eve, chef-d’œuvre auquel on ne devrait pas toucher… même si ce genre d’emprunt est aujourd’hui qualifié d’ « hommage ». Quoi qu’il en soit, la vérité m’oblige à dire que bien des gens que je connais et qui n’avaient pas lu le roman ont aimé le film, y ont beaucoup ri, et n’ont pas semblé comprendre mes réticences.

Emmanuel Legeard: Est-ce que le plus aberrant, ce ne sont pas les adaptations d’Audiard avec Annie Girardot et Jean Carmet?

Fred Kassak: Dans ma complainte d’auteur trahi, Michel Audiard figure à la place d’honneur. J’aime infiniment Audiard dialoguiste. Le malheur est qu’à une certaine époque, il s’est cru réalisateur et que deux de mes romans ont fait les frais de cette illusion. Dans Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas… mais elle cause!, le ton à la Queneau que j’avais voulu donner à l’histoire s’est là encore évaporé au profit de gags parasites et de guignolades consternantes comme Sim chantant « La Petite Libellule »! Le pompon, j’y ai eu droit avec Comment réussir quand on est con et pleurnichard… Le titre annonçait la couleur et je me suis demandé si ce n’est pas moi qui l’avais inspiré: là, d’un roman – Voulez-vous tuer avec moi? – qui aurait pu faire un joli petit film, ce fut la terre brûlée: il n’en restait tellement rien que j’ai trouvé bien honnête de la part de Gaumont d’en avoir payé l’adaptation!

Emmanuel Legeard: Mais à côté de ça, il y a tout de même des adaptations très réussies…

Fred Kassak: Oui, mon premier roman Plus Amer que la mort a fait l’objet d’un téléfilm qui a été une réussite et a bénéficié d’excellentes critiques. Michel Wyn, le réalisateur, avait tourné l’histoire sans chercher à l’agrémenter d’idées saugrenues, mais au contraire en allant dans son sens, l’améliorant même par endroits. Nous l’avions adapté ensemble et il m’avait miraculeusement laissé écrire les dialogues – en grande partie ceux du roman – contrairement à la manie de la plupart des réalisateurs d’ignorer systématiquement les dialogues du romancier pour y substituer les leurs. Le réalisateur Pierre Chenal m’a, lui aussi, associé étroitement à l’adaptation de L’Assassin connaît la musique, tiré d’Une Chaumière et un meurtre, se contentant de transformer l’égyptologue du roman – peu filmogénique – en compositeur de grande musique, et en me confiant les dialogues qui, là encore, sont ceux du roman. Vous savez, quand j’écris, je suis mon premier spectateur. Je vois les événements se dérouler comme sur l’écran d’un cinéma intérieur. Donc mes romans sont déjà très adaptables au départ, sans effort particulier. Et, d’un autre côté, mes dialogues sont des dialogues parlés, vivants, ce n’est pas du Racine, donc on peut les utiliser tels quels. Mais c’est toujours le principe bien connu du classement: j’étais classé catégorie « roman policier » avec comme sous-classement « spécialiste des intrigues tordues ». Dans les émissions que j’ai faites pour les Cinq Dernières Minutes, Claude Loursais m’utilisait uniquement comme scénariste sans que l’idée lui vienne que j’aurais pu écrire des dialogues. Il faut dire qu’il avait déjà des dialoguistes d’envergure dont le meilleur était Jean Cosmos avec qui j’ai été souvent co-adaptateur et chez qui le très grand talent s’alliait à une très grande gentillesse.

Emmanuel Legeard: Est-ce que vos succès ne s’expliquent pas par le fait que tout ce que vous écrivez est à la fois très vraisemblable et très inventif?

Fred Kassak: J’ai souvent dit que je n’avais pas d’imagination. C’était évidemment une boutade. Être auteur – et auteur de romans criminels – suppose un minimum d’imagination. Mais une fois qu’une idée vous est venue, il faut l’animer, l’alimenter. Si on veut faire croire à ce qu’on raconte, il faut le nourrir de personnages et de petits faits vraisemblables. Et là, je me méfie de l’imagination: elle ne peut fournir que des lieux communs. C’est dans la réalité qu’on trouve cette originalité qui donne de la vie aux idées, en fréquentant beaucoup de monde – et j’aurais aimé en fréquenter encore plus! Je n’aime pas les romans policiers qui ne reposent que sur des recettes. A mes débuts, Boileau-Narcejac, grands pontifes du roman policier, se sont mis à théoriser sur ce-que-doit-être-et-ne-pas-être-un-roman-policier! J’ai connu Pierre Boileau. C’était un homme très simple, absolument charmant, qui vous donnait du « mon petit vieux » à tour de bras. Mais suivre les règles qu’il avait édictées avec Narcejac condamnait à écrire ni plus ni moins que du Boileau-Narcejac. C’était évidemment une impasse et je m’en suis vite échappé.

Emmanuel Legeard: Est-il juste de dire que vos romans sont plutôt des romans d’observation que d’imagination pure?

Fred Kassak: Je ne sais pas très bien où commence l’une et où finit l’autre. Prenons le cas d’Une Chaumière et un meurtre, qui a donné L’Assassin connaît la musique que vous aimez tellement. C’est la vie qui m’a fourni le point de départ: l’installation dans ma cour d’un atelier bruyant concomitamment à la fréquentation, « en vue mariage », d’une jeune dame habitant un pavillon dans une banlieue calme. La jeune dame s’ennuyant très vite avec moi – et réciproquement – elle prétexte l’installation d’un prétendu père pour espacer nos rencontres. Fin de l’épisode, et jusque là, pas trace d’imagination. Celle-ci entre en scène quand je me demande si, admettant que je tienne à la dame et surtout au calme de son pavillon qui contraste avec le vacarme de mon atelier, la présence indésirable de son père ne m’entraînerait pas à souhaiter sa disparition. Et voilà, c’est parti, à commencer par le meurtre à coups de marteau qui m’a beaucoup amusé. Mais je me suis quand même servi d’histoires vraies pour justifier l’aberrante conclusion au suicide: des enquêtes auraient effectivement prouvé qu’on se suicide le plus souvent avec son instrument de travail. L’histoire du charpentier qui s’était enfoncé un clou dans la tête est authentique, ainsi que celle du chapelier qui s’était étouffé en se fourrant la tête dans un haut-de-forme après avoir épinglé au sommet les motifs de son suicide. De quand dataient ces enquêtes et ces histoires, peu importe! Il me suffisait de savoir qu’elles s’étaient produites, et côté humour noir, j’étais servi! L’imagination m’a aussi aidé à me mettre dans les peaux successives de mon archéologue et de ma pauvre Agnès, à imaginer comme ils pouvaient parler et s’entre-juger. Quant à l’observation, elle a surtout consisté à m’observer moi-même confronté au vacarme d’une plomberie-zinguerie.

Emmanuel Legeard: L’Assassin connaît la musique est un film qui parle aux mélomanes; je connais beaucoup de musiciens qui se retrouvent là-dedans. Comment s’est passé le contact avec Ray Ventura, le producteur, et Paul Misraki, le compositeur?

Fred Kassak: L’orchestre Ray Ventura, les Collégiens, avait fait les beaux jours de l’avant-guerre avec son compositeur attitré, Paul Misraki. On leur devait « Tout va très bien, Madame la Marquise » et « Ça vaut mieux que d’attraper la scarlatine! » qui avaient bercé mes jeunes années. Après la guerre, Ray Ventura s’était reconverti dans la production cinématographique et c’est lui qui produisit L’Assassin connaît la musique. Ou plutôt qui co-produisit, conformément au mystérieux système en vigueur dans le monde du cinéma. Si la co-production avait sa raison d’être sur le plan du financement, elle avait ses contraintes sur le plan artistique. Ainsi, Pierre Chenal, le réalisateur, aurait bien vu Suzy Delair dans le rôle d’Agnès. Mais il a été obligé de prendre Maria Schell, une spécialiste des rôles dramatiques qui voulait relancer sa carrière dans la comédie. Dieu sait si je l’avais admirée, Maria Schell, dans La Colline aux potences dans les bras de Gary Cooper, et dans Gervaise se battant avec… Suzy Delair! Mais elle n’était pas faite pour la comédie. Je regrette d’avoir à le dire parce que pendant le tournage, et au cours de la post-production, elle s’est montrée charmante de simplicité et de gentillesse avec moi. Même chose pour Paul Misraki: pas plus simple et pas plus gentil que cet homme-là! Quand je lui ai demandé l’effet que ça faisait de voir sa « Marquise » devenue quasiment locution populaire, il a répondu à cette question idiote en riant et en levant les yeux au ciel. Avec Ray Ventura, par contre, pas question de rire. Quand je lui ai été présenté, je lui ai fait part avec émotion de tout le plaisir et de toutes les joies qu’il m’avait procurées avec son orchestre des Collégiens. J’eus droit à un bref remerciement sans un sourire et il passa à autre chose. Je crois que je n’ai jamais vu rire cet homme qui avait pour moi incarné la joie de vivre. Il est vrai que « Tout va très bien, Madame la Marquise » est finalement une chanson très noire puisqu’on apprend que cette marquise a, en fait, tout perdu dans l’incendie de son château. Mais on n’en a retenu que le refrain, et elle est prise à contre-sens: le « tout va très bien »… alors que tout va mal! En France, le second degré a toujours eu du mal à passer.

Emmanuel Legeard: Je pense que c’est vous qui avez imprimé son cachet d’humour noir aux Cinq Dernières Minutes. D’ailleurs vous êtes l’auteur à la fois du premier épisode et du dernier épisode avec Raymond Souplex. Vous avez été mêlé très tôt au monde du cinéma et de la télévision…

Fred Kassak: J’ai commencé, si l’on peut dire, « dans le cinéma » comme secrétaire de René Wheeler, un scénariste très apprécié. C’était un homme sympathique, marié à une femme délicieuse, mais il se montrait parfois d’une méfiance que je ne m’expliquais pas. Jusqu’au jour où j’appris que son secrétaire précédent, René Fallet, était parti avec sa première femme. C’est là que j’ai vu défiler Robert Hossein, Marina Vlady, Yves Robert, et qu’Edouard Molinaro, alors tout jeune aspirant à la réalisation, s’est présenté un jour. Et puis, j’ai été contacté par Claude Loursais, un réalisateur de télévision à qui on avait demandé de mettre sur pied une série policière et qui cherchait des auteurs. Il refusa mon premier projet dont l’action se passait durant le tournage d’une émission policière. Sa série ne pouvait pas débuter par une parodie d’elle-même! Mais il accepta mon second projet – plus orthodoxe – qui se déroulait une nuit de premier de l’an, l’émission devant être diffusée le 1er janvier 1958. J’avais donné à l’inspecteur de police le nom de l’inspecteur de mes romans Plus amer que la mort et Nocturne pour assassin: Sommet. La télévision n’était pas tellement répandue à l’époque et je ne l’avais pas encore. Je suis allé voir l’émission chez mon ami et confrère Michel Lebrun. Nous avions chacun, à deux ans d’intervalle, reçu le grand prix de littérature policière. Raymond Souplex ne pouvait évidemment pas continuer à garder pendant toute une série écrite par différents auteurs le nom de mon inspecteur dont il différait d’ailleurs totalement. Et dès la seconde émission, Claude Loursais le baptisa « Bourrel » en l’assortissant de son fameux « Bon Dieu, mais c’est bien sûr! » Les Cinq Dernières Minutes furent la première série policière de la télévision, et je suis heureux et fier d’avoir été le premier à y participer.

Emmanuel Legeard: On dit que c’est Raymond Bussières qui vous a fait débuter au cinéma en 53 comme gagman dans Les Corsaires du bois de Boulogne de Norbert Carbonnaux… Vous êtes l’auteur de beaucoup de gags, là-dedans?

Fred Kassak: De rien du tout! C’est la tâche à laquelle on m’avait attelé, mais je n’ai joué aucun rôle dans cette histoire. On était en plein mois d’août, il faisait une chaleur d’enfer, je travaillais chez le réalisateur dans une moiteur d’étuve, lui mâchonnant son crayon, et moi comptant les mouches; seule l’irruption de l’assistant, un jeune personnage plutôt taciturne du nom de Georges Lautner, nous tirait de temps en temps de notre abrutissement… Autant dire que ma collaboration à ce film a été parfaitement infructueuse, pour ne pas dire parfaitement nulle. C’est autrement que j’ai été initié au cinéma par Bussières. A la Libération, Bubu m’entraînait voir des films sur la Résistance. Je me souviens de Vive la liberté, de Jeff Musso, qui était un modèle du genre, grandiloquent, manichéen, patriote comme on n’en fait pas! Ça pétaradait dans tous les coins, et j’ai su plus tard que Musso se tordait de rire en tournant ça. Bussières était très populaire, il s’était illustré dans cette scène extraordinaire de L’Assassin habite au 21 où il chante « J’emmerde les gendarmes » juché sur un réverbère. Et comme il était très sociable, il avait ses entrées partout, ce qui m’a permis de rencontrer des acteurs célèbres. Mais je n’ai eu de vrais rapports avec le cinéma que grâce à l’adaptation de mes romans. D’ailleurs, pour revenir à ce malheureux Carambolages: peu après la sortie du livre, un tout jeune aspirant metteur en scène a pris une option pour en faire un film. On s’est rencontrés, c’était un grand garçon assez timide qui bégayait horriblement. Il était tout à fait sympathique et le début d’adaptation qu’il me fit lire était très bon. Mais en tant que romancier, je pouvais très vite juger les hommes et je jugeai donc très vite qu’un tel bégayeur ne ferait jamais un metteur en scène. Or il s’agissait de Michel Deville!

Emmanuel Legeard: Sur quoi travaillez-vous en ce moment?

Fred Kassak: Je viens de terminer un ouvrage sur Napoléon que j’ai intitulé Encore un! vu le nombre d’ouvrages qui lui ont été consacrés. Mais je pense que le mieux, pour vous donner une idée de son importance, est de reproduire la présentation que j’ai rédigée en vue de la quatrième de couverture, dans la perspective d’une éventuelle publication:

« Napoléon a inspiré jusqu’ici plus d’ouvrages qu’il ne s’est écoulé de jours depuis sa mort, soient 550.000 et des poussières. On était donc en droit de croire le sujet épuisé. Le présent ouvrage est là pour nous apprendre qu’il n’en est rien. Se basant sur une absence de documents dont la totale disparition prouve à quel point on tenait à les garder secrets, et à la lumière d’intuitions personnelles irréfutables, l’auteur revisite la personnalité de Napoléon sous l’angle entièrement nouveau de son addiction à l’eau de Cologne, permettant de revoir son action sous un jour jusque là ignoré de nature à révolutionner de fond en comble toute l’historiographie napoléonienne. Ainsi, le lecteur ira de révélation en révélation: savons-nous, par exemple, que Napoléon souffrait d’autisme depuis son plus jeune âge? Que le mystère de sa mort a été élucidé grâce à Agatha Christie? Pourquoi il repose aux Invalides sous six cercueils plus un sarcophage? Cela – et bien d’autres choses encore – nous l’apprenons grâce à ce livre incontournable, sans lequel désormais rien ne pourra plus être écrit sur Napoléon – en admettant qu’on trouve encore utile d’en écrire quelque chose. »

Colloque international

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« Technè, techniques et technologie dans l’œuvre de Michel Butor »

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Colloque international à Thessalonique, 17 et 18 Mai 2017 (Αuditorium de la Bibliothèque Centrale)

Ce colloque est organisé par le Laboratoire de Littérature Comparée, le Laboratoire de Traduction et de Traitement automatique du langage et la Section de Littérature du Département de Langue et de Littérature Françaises de l’Université Aristote de Thessalonique.

Corpus de discussion:

Entretien de Michel Butor avec Emmanuel Legeard

A Conversation with Michel Butor By Anna Otten

Michel Butor, Entretien « à l’écart » (Eden’Art, 1993)

Entretien de Michel Butor à Pierre Caran (2007)

Le blog de Didier Pobel : Chez Michel Butor, ce jour-là

Entretien de Michel Butor à Philippe Vandel

Présentation du film « La Modification » sur IMDB

Paul Ricoeur à Emmanuel Legeard, 1995

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« La tentative de compléter le concept d’ipséité par votre idée très féconde d’homéorhésis amorce le passage au problème de l’être même de l’histoire, donc de la destination originaire de l’homme. » – Paul Ricoeur, 1995

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SE-SOPHOS

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SE-SOPHOS

Emmanuel Legeard © 2015

A Christian Broutin

Tout part toujours d’une pierre. Tout part toujours d’une pierre parce que la condition humaine est d’habiter le monde. La borne initiale, et la stèle ultime à quoi tout retourne, c’est ce dieu informe et énigmatique dont ni le temps ni les hommes ne sont venus à bout, cette pierre emmaillotée recrachée par Cronos, indélogeable enfin du temple de Zeus et qui rayonne tel un cœur palpitant par le rythme de son mètre vivant. Tout part d’une pierre, irrépétable et répétée à l’infini, car sur cette pierre tout est bâti. Sisyphe était un roi bâtisseur. Dans une vie antérieure, Teshub, peut-être, un dieu par qui le ciel s’unissait à la terre.

La pierre symbolise la frontière métaphysique entre les mondes. Entre la puissance et l’impuissance, entre la vie et la mort, entre le possible et l’impossible, entre l’éternité incréée et la succession créée qui invente le temps des hommes, et bien sûr entre le Même et l’Autre, car la pierre brute, le minéral intact est, par son extériorité absolue, le seuil du tout-autre. Les blocs non dégrossis des autels primitifs renferment à tout jamais l’idée de la divinité.

L’omphalos et le bétyle sont des bornes cosmiques investies du maître-mot, du logos inexprimable par quoi tout le reste existe et s’exprime dans sa diversité sensible. Dans son temple, au sommet du capitole, Jupiter cohabite avec Terminus, le dieu immémorial et indéracinable que Tarquin n’a pu déloger – c’est le dieu des bornes et des frontières. C’est le dieu de la séparation et de la succession créée, de l’espace et du temps historiques. De l’ordre, donc, face au chaos primordial. Par la ségrégation, Terminus rend sacrée toute différence. Et quiconque déplaçait une borne, où qu’elle soit dans Rome, devait en rendre compte sous le regard du ciel et dans l’austérité de sa conscience à ce dieu représenté par une pierre brute et sans voix.

De Terminus, on a fait terme pour désigner le mot qui fixe les essences. Car la borne cosmique originelle est le siège de la puissance de nommer. Elle donne un sens à tous les noms dérivés d’elle et une signification au rythme qu’elle engendre, de borne en borne et d’aller en retour vers la Ville Éternelle dont Rome n’est qu’un mirage éphémère. Le cœur de pierre est l’ultime générateur du rythme de la vie: au commencement était le Verbe, et le Verbe était rythme et couleurs.

Victor Bérard pensait que le nom mystérieux de Sisyphe dissimulait se-sophos, le très habile. Car les Grecs appelaient sophos quiconque maîtrisait un savoir-faire extraordinaire. Je ne m’étonne pas qu’un roi fortificateur soit appelé « se-sophos » quand il pousse un rocher au sommet d’une Acrocorinthe en proie aux séismes. Où mieux que dans l’architecture et la maçonnerie du refuge réalise-t-on l’identité profonde du savoir-faire et du savoir-vivre puisque habiter, c’est construire?

Pour le bâtisseur de cathédrales, pour celui qui naguère encore édifiait sa maison, construire, c’était énoncer silencieusement le nom de dieu. C’était unir l’être et l’avoir dans la quadrature du cercle: faire entrer la croix polaire dans le cercle cosmique ou le cercle infini de l’esprit qui souffle dans la base carrée des fondations humaines. C’était enchanter le monde. C’était manier la pierre philosophale. Au-dessus du dieu Terme, le temple de Jupiter était à ciel ouvert. Car notre ancrage n’est pas seulement cartographique. L’ampleur n’est rien sans l’intensité, sans l’exaltation réciproque du charnel et du spirituel sur cet axe polaire de l’ailleurs absolu.

On n’habite jamais que là d’où le monde parle pour nous.

Par la pierre originelle et sacrée, terme ou terminus, Verbe fondateur, nous recevons en partage ce que nous avons à être, et qu’il nous faut affirmer par l’action. Mais qui sait ce qu’habiter veut dire? Habiter, c’est fréquenter la grâce, c’est faire fructifier le don, c’est bâtir et cultiver, c’est abriter – ἀγάπη.

Nous devons cultiver et bâtir, et nous mettre à rebâtir, mais l’histoire ne se répète jamais – elle s’harmonise. Sauf peut-être pour celui qui sous un ciel de pierre, après que l’histoire aura fini, continuera une tâche sans nom dans un monde sans vie.

Citations – Partie I

Vedette

« Il me semble, en effet, que l’émotion véritable, plutôt qu’un accélérateur des réflexes – comme elle est souvent présentée – sert au contraire à abolir les automatismes pour se donner le temps d’examiner avec une intensité accrue ce qui dans l’univers familier recèle un intérêt ou un danger. »
Emmanuel Legeard, L’Erreur humaine.

« La culture générale est en fait la culture américaine qui réduit le monde en fiches suivant le plus petit dénominateur commun et s’estime quitte de l’effort de comprendre moyennant quelques caricatures hollywoodiennes où l’essentiel est anéanti. »
Emmanuel Legeard, L’Erreur humaine.

« En quelque sorte, l’homme est essentiellement technicien; depuis toujours, c’est par l’intermédiaire de prothèses qu’il est obligé d’agir sur son environnement. »
Emmanuel Legeard, L’Erreur humaine.

« Ensuite, tout indique que l’homme a depuis l’origine eu besoin de répondre à des questions d’ordre ontologique, précisément sans doute à cause d’une ontogenèse inaboutie et de cette séparation d’avec le monde dont il a de tout temps cherché à soulager la cruauté. »
Emmanuel Legeard, L’Erreur humaine.

« Le couple Enkidu-Gilgamesh est d’ailleurs tout à fait caractéristique du malaise humain, entre nostalgie du bon sauvage et aspiration au surhomme. »
Emmanuel Legeard, L’Erreur humaine.

« On tient communément pour admis qu’Adam et Eve ont été chassés du paradis pour avoir péché. Mais en quoi ont-ils péché? Leur crime, selon moi, est le même exactement que celui de Prométhée (celui qui sait avant les autres): ils ont voulu devancer la providence divine. En d’autres mots, mais très exactement, ils ont voulu « doubler » Dieu »
Emmanuel Legeard, L’Erreur humaine.

« l’élaboration technique elle-même se confond toujours plus ou moins avec la capacité prédatrice à prendre de vitesse, à anticiper sur l’ordre naturel pour des raisons évidentes de contrôle et de domination »
Emmanuel Legeard, L’Erreur humaine.

« Avec l’évolution, la tendance au contrôle anticipé s’est hypertrophiée jusqu’à devenir presque monstrueuse chez l’homme moderne qui s’efforce d’évacuer tout imprévu d’une Physis coupée du Logos, et seulement considérée désormais comme un gisement de matière exploitable. »
Emmanuel Legeard, L’Erreur humaine.

« Car ce n’est pas vraiment la teneur des droits de l’homme, leur caractère intrinsèque, qui est discutable. C’est leur instrumentalisation. D’abord, décréter les droits de l’homme, c’est décréter que « l’homme » à défendre, c’est l’homme sans qualités, l’homme sans épithète, un homme qui par conséquent ne serait rien pour l’essentiel. Juste… un homme. Or un homme comme ça, ça n’existe précisément pas. Ce qui définit l’homme en tant qu’homme c’est qu’il est toujours quelqu’un. On ne peut pas être tout court, à moins qu’on ne soit Dieu. Evidemment, une telle conception des choses est éminemment récupérable par une dictature, puisqu’il est extrêmement facile d’en extrapoler que le Bien, c’est le Nul, et ensuite de diaboliser tout ce qui tend à l’existence ou à la réalisation de soi, donc à s’opposer en puissance à l’arbitraire du chef absolu ou au rendement de la machinerie sociale. Dans ce sens très évident pour moi, mais incompréhensiblement invisible à tout le monde, les droits de l’homme signent la fin de la liberté d’expression.

Le deuxième problème, complémentaire du premier, c’est que l’autorité qui s’arroge, de façon forcément illégitime, le rôle de faire respecter les droits de l’homme, s’accorde en même temps le droit de décréter qui est l’Ennemi de l’Homme. Il lui est alors loisible de diaboliser qui bon lui semble. Dans ce sens, les droits de l’homme sont éminemment commodes, puisqu’ils excluent logiquement que l’homme soit son propre ennemi. Par conséquent, l’ennemi de l’homme est forcément l’ennemi traditionnel du genre humain, autrement dit: le Diable. »
Emmanuel Legeard, L’Homme et ses droits.

« Les gens se cherchent et se trouvent automatiquement des raisons d’aimer ce qu’ils sont obligés de subir pour ne pas avoir à sortir de leur paresse ou de leur lâcheté. C’est à ce prix seulement qu’ils peuvent continuer à s’aimer eux-mêmes, à entretenir l’illusion de la liberté indispensable à leur amour-propre. C’est cette rétrodynamique sociétale qui a donné l’homme fonctionnel, pur produit des médias de masse et de la société de consommation. »
Emmanuel Legeard, Entretien avec Peeters.

« Plus besoin de propagande; aujourd’hui, on « communique », c’est-à-dire qu’on se transmet en temps réel les déclics injectés dans le circuit par les médias, comme des machines de Turing accomplissant leurs opérations sans réflexion, juste pour rester disponible à l’impératif de réagir simultanément à des mots d’ordre diffus, comme descendre dans la rue, etc. »
Emmanuel Legeard, Entretien avec Peeters.

« Les médias, par définition, ne sont jamais neutres. Ils structurent la novlangue, qui est la langue de la communication, du politiquement correct, du prêt-à-penser taille unique. Petit à petit, on est piégé par un vocabulaire artificiel que nous ne contrôlons plus et qui gouverne nos rapports sociaux. Ce vocabulaire n’est pas anodin; il fonctionne comme un opérateur binaire qui permet de neutraliser la pensée et de retourner la critique du pouvoir contre celui qui essaie de la formuler. Les médias sont donc des dispositifs sociopolitiques d’interaction systémique, ils servent de courroies de transmission du pouvoir; mais il ne faut pas oublier que ce sont les gens eux-mêmes qui les mettent en jeu. Personne ne vient chez vous allumer la télévision. C’est vous qui le faites. »
Emmanuel Legeard, Entretien avec Peeters.

« Qu’est-ce qu’on appelle identité? En ce qui me concerne, c’est la façon dont vous vous conformez à la caricature que les autres se font de vous. Dernièrement, j’ai entendu que nos brillants journalistes se mettaient à appeler les Français des « Gaulois ». C’est ça, l’identité? A quand les Cro-Magnon? Car il n’y a aucune raison de s’arrêter là. Claude Bernard, Poincaré, Mermoz, Balzac ne sont pas des « Gaulois ». Ce sont des Français. Le Concorde, Ariane, le TGV, l’aspirine, le vaccin contre la tuberculose, la carte à puce, la téléchirurgie ne sont pas des réalisations gauloises, mais françaises! Cette tribalisation des Français me semble intentionnelle, elle est en tout cas malveillante, elle a pour objectif de les diminuer dans une caricature invalidante d’eux-mêmes et de les faire passer pour des reliques embarrassantes, de les marginaliser chez eux. »
Emmanuel Legeard, Entretien avec Peeters.

« L’homme est un être historique, c’est d’ipséité qu’il doit se soucier, c’est-à-dire de son identité en devenir, de son historicité enracinée. Il doit apprendre à se connaître lui-même s’il veut agir suivant son devoir. C’est évidemment la leçon de base de toute philosophie, donc de toute philosophie politique: c’est l’enseignement de Socrate à Alcibiade, mais aussi de Krishna à Arjuna ou du catholicisme classique. Evidemment, c’est une ascèse. Il ne suffit pas d’endosser le cadeau empoisonné de la panoplie folklorique made in Hollywood et de scander des slogans sur l’air des lampions. »
Emmanuel Legeard, Entretien avec Peeters.

« (On sait qu’on vit sous une dictature quand on ne) vous interdit pas seulement de dire ou de penser certaines choses, on vous oblige à penser ce que l’Etat veut que vous pensiez, on vous dicte quoi dire et quoi penser, positivement, afin de chasser de votre cerveau toute possibilité d’esprit critique et de réflexion personnelle. »
Emmanuel Legeard, Entretien avec Peeters.

« (P)our assurer l’avenir d’une société, celle-ci doit être confiée à des gens qui ont intérêt à sa conservation, donc évidemment aussi à son progrès moral et intellectuel. Mais les sociétés ne sont pas homéostatiques, à moins qu’elles ne soient totalitaires; elles ont un régime homéorhétique. Elles se conservent en se dépassant. »
Emmanuel Legeard, Entretien avec Peeters.

« Si vous ne pensez pas que ce que vous avez à défendre puisse se faire sur (un plan qui transcende le présent), alors – à mon avis – c’est que ça ne mérite pas d’être défendu, ou bien qu’on ne mérite pas d’y accéder. »
Emmanuel Legeard, Entretien avec Peeters.

La Grande Duperie

La Grande Duperie, de Jean Texier, 2002

Comme l’exprime fortement Emmanuel Legeard dans Labyrinthe, la revue des étudiants-chercheurs, étant « machinés » par les médias, nous « sommes le lieu que l’information traverse pour se vomir dans les autres », et accomplir le miracle de la « communication »! Mais cela n’empêche nullement notre « mauvaise foi », car « l’homme s’accommode d’être la machine désirante qu’on veut qu’il soit en s’imaginant que sa capacité à jouir individuellement fait de lui un original. » En fait, l’homme « ne désire que par imitation du désir de l’autre ». « Machiné de bouts et de morceaux », l’homme « n’est rien par lui-même ». Agencé du dehors, il se prend pour un self-made man, sans comprendre qu’il est « un homme (man) dont le moi (self) est artificiel (made) ». Lorsqu’il dit: « je fais ce que je veux », il « ne fait que revendiquer la liberté de ne pas assumer sa liberté », car il trouve plus commode de ne vouloir « que par imitation de la volonté de l’autre ».

La « pression du super-flux collectif » pousse à « dire oui à toute négation de la liberté. » « Celui qui se détourne de la frénésie de l’accumulation insane devient aussitôt suspect à ses contemporains. Il faut amasser, il faut se supplémenter. Consommer sans faim et sans fin, voilà le mouvement psychotrope et hallucinatoire de la conscience super-flux (conscience liquidée, entretenue par le courant dominant qui s’écoule et revient par les individus eux-mêmes, entretenant par là l’illusion que ce qui est a été appelé de leurs voeux), dans lequel s’absorbe le self-made man. Car le « must » est un méta-avoir au-dessus duquel on ne peut s’élever: c’est un « avoir à avoir », qui jamais ne coïncide avec une plénitude de l’être ou de l’avoir absolus… C’est pourquoi le désir du consommateur n’est jamais satisfait et que jamais celui-ci n’entre en repos. Il lui faut toujours ajouter quelque chose au fatras qui l’encombre. »

Au pays de Descartes, grand pourfendeur de « l’autorité bête et méchante », il est étonnant d’observer à quel point les cerveaux sont « nettoyés » à grands renforts d’effets de mode entretenus par les leaders d’opinion. Descartes nous a pourtant légué sa fameuse « méthode » dont la première règle, si on ne veut pas être trompé par « la vanterie d’aucun de ceux qui font profession de savoir plus qu’ils ne savent », est « de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie qu’on ne la connût évidemment être telle; c’est-à-dire d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention; et de ne comprendre rien de plus en ses jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à l’esprit qu’on n’eût aucune occasion de le mettre en doute. »

S’il est très facile d’acquérir et de régurgiter des idées reçues, rares sont les individus capables de penser de façon créatrice ou de bâtir un cadre de référence original fondé non sur un jugement de valeur émotionnel mais sur la signification unique et intrinsèque de chaque expérience! Pourtant, c’est le seul moyen d’échapper à la foule pour accéder à la véritable liberté de pensée qui forge peu à peu un pont entre l’intellect et l’intuition, la logique et l’expérience, seuls instruments que nous possédions pour séparer le vrai du faux. Lorsque les voiles de l’illusion tombent, nous devenons capables de percevoir la nature des mécanismes asservissant notre intelligence, et nous pouvons combattre la façon dont nos émotions colorent en fait la moindre de nos idées.

Jean Texier, La Grande duperie, septembre 2002

La Question de la Modernéité

« Si quelqu’un a jamais eu un projet intellectuel, c’est bien Emmanuel Legeard. M. Legeard assurément refuse ce que Balzac appelle l’idémisme. Il ne fait pas comme les autres, et s’il multiplie et utilise pleinement les références critiques (Walter Benjamin, par exemple), il poursuit une démarche personnelle. Sa thèse est constamment originale, inventive. Là encore, si M. Legeard surprend parfois, c’est par des options qui ont le mérite de déranger nos habitudes. Certaines distinctions très pertinentes sont mieux que prometteuses. Tout est dominé par la question de la modernité, qui est peut-être, mieux encore, si l’on peut risquer ce néologisme, la question de la modernéité. La thèse de M. Legeard est marquante par sa force et son originalité. »
Pierre Brunel, Critique (sur le « Méthexis » d’Emmanuel Legeard), 2001.

UNE CONVERSATION AVEC MICHEL BUTOR

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Un grand merci à M. Romain Kanony qui s’est servi de son attirail technologique hyper-sophistiqué pour retranscrire sans effort cet entretien par moments inaudible (dont j’ai retranché quelques morceaux) et à M. Legeard pour l’annotation du transcript. La mise en gras ou en couleur de certains passages est due à André Théry.

UNE CONVERSATION AVEC MICHEL BUTOR

Emmanuel Legeard: Votre œuvre est très « organique »: la partie n’a de sens que par son rapport à l’ensemble. Donc je comprends très bien que vous ne vouliez pas être réduit à l’image que les anthologies de la littérature donnent de vous… les histoires littéraires… où on vous cantonne au nouveau roman, alors qu’évidemment vous êtes plus et autre que ça. Mais en quelque sorte, comme vous avez votre Victor Hugo personnel, j’ai mon Michel Butor à moi, que j’ai incorporé à ma propre substance intellectuelle, que j’ai assimilé, que j’ai « métabolisé », avec lequel j’ai vécu, et qui est malgré tout celui du nouveau roman: celui de Passage de Milan, de L’Emploi du temps, de La Modification et de Degrés qui est mon préféré et qui est à mon avis un chef-d’œuvre. Ça, c’est le Michel Butor qui fait partie de moi-même et qui fait partie de la vie d’énormément de gens. Il y a eu une espèce de phénomène de transmigration de ce que vous avez écrit dans leur existence propre et vous avez transformé la littérature en transformant la vie des gens. Ce qui était d’ailleurs votre projet de départ…

Michel Butor: Ah, oui, bien sûr, c’était l’intention.

Emmanuel Legeard: Pourquoi, alors que vous étiez manifestement un romancier surdoué – ce qui est excessivement rare – vous êtes-vous détourné du roman?

Michel Butor: C’est une question que, naturellement, je me suis posée moi-même très souvent. Beaucoup de gens voulaient que je me remette au roman, et en particulier les éditeurs qui s’imaginaient que si j’écrivais encore un roman, eh bien, il y avait une affaire à faire, ce que je ne croyais pas. Du tout. Donc j’ai essayé de me remettre à la narration. Et d’ailleurs dans ma critique et ma poésie, il y a énormément de narration, sauf que c’est une narration différente, qui part un peu de tous les côtés. Ce que je cherchais à travers le roman, bon, j’ai l’impression d’avoir réussi à le pousser à travers d’autres formes. Seulement, ça a beaucoup surpris les gens, ça a beaucoup surpris les journalistes et les critiques. Donc il fallu un certain temps avant que l’on se mette à me lire autrement, et évidemment, avec les livres qui ont suivi, on s’est mis à lire autrement les romans aussi. On ne les a plus lus tout à fait comme des romans. J’aurais bien aimé faire plaisir à tout le monde. Et j’ai essayé. Mais ça n’a jamais marché. Vous voyez, par exemple, Le Portrait de l’artiste en jeune singe, c’est une narration. Mais évidemment, on ne peut pas dire que c’est un roman. Ce n’est pas un roman d’abord parce que c’est autobiographique – c’est un peu le seul de mes livres qui soit vraiment autobiographique… autobiographique changé, un peu transformé, exactement comme font les gens maintenant qui font de « l’autofiction », comme on dit… j’ai fait ça bien avant! Ensuite, l’insistance sur les rêves fait basculer le livre dans autre chose que ce qu’on appelle d’habitude « roman ». Mais enfin, il y a du roman là-dedans. Et dans la critique, il y a aussi beaucoup de roman, parce que je raconte les gens. Comme vous le disiez tout à l’heure à propos des anthologies: une œuvre littéraire ou une œuvre picturale, pour moi, c’est indissociable des gens qui l’ont fait, du milieu dans lequel ça s’est fait et pour lequel ça s’est fait, et ainsi de suite. Alors: pourquoi n’ai-je plus écrit de roman après 1960, malgré mes efforts pour essayer de faire quelque chose qui ressemblerait quand même à un roman? Ça ne pouvait plus du tout ressembler à quelque chose qui pourrait recevoir un prix littéraire de fin d’année, naturellement. Ça, c’était fini pour moi. Mais pourquoi n’aurais-je pas réussi à faire quelque chose avec des personnages inventés et, bon, mais j’ai essayé, et il y a des parties romanesques dans certains de mes livres. Seulement, c’est enfoui en quelque sorte à l’intérieur de quelque chose de différent. Vous voyez, j’admire beaucoup Zola. Mais surtout, j’admire extraordinairement le sociologue dans Zola et les études préparatoires qu’il a réalisées pour l’élaboration de ses livres. On peut dire qu’inversement à Zola, chez moi, ce sont les études préparatoires qui ont dévoré tout le reste.

Emmanuel Legeard: C’est très intéressant ce que vous dites des études préparatoires de Zola. Dans vos études critiques [Répertoire, etc.], Portrait de l’artiste en jeune singe aussi, il y a cette volonté d’identification. Or on n’est jamais plus intensément soi-même que lorsqu’on cherche à s’identifier aux autres…

Michel Butor: Oui!

Emmanuel Legeard: Est-ce que justement le fait d’avoir abandonné le roman pour se « rabattre » – je ne le dis pas dans un sens péjoratif – sur l’essai critique, ce n’était pas le moyen pour vous d’ajouter cette dimension… ce mode d’intensité qui complétait le mode d’ampleur, expansif, que vous aviez exploité avec le roman, et qui était d’une complexité luxuriante, mais uniquement géographique, cartographique – plane, en quelque sorte…

Michel Butor: Oui.

Emmanuel Legeard: …et qui ne laissait pas de place à votre authenticité que vous retrouvez en étudiant…

Michel Butor et Emmanuel Legeard (simultanément):…les autres.

Michel Butor: Oui. C’est un peu ça. Et puis, parallèlement, c’est aussi lié à ma carrière tortueuse de professeur. Car j’ai toujours gagné ma vie comme professeur. J’ai essayé de travailler un peu chez les éditeurs, comme la plupart des écrivains un peu connus qui ont un port d’attache [i.e. une maison d’édition attitrée]. Mais au fond j’étais fait pour être professeur, donc j’ai une carrière de professeur très anormale, pas du tout « française »… L’Université française m’en a beaucoup voulu de mon indépendance, et ça a été une bénédiction pour moi quand j’ai pu avoir un poste permanent à Genève, ça a été la libération, et l’Université française m’en a voulu encore plus, parce qu’ils étaient très jaloux. Mon activité de professeur m’obligeait à lire et relire intensément un certain nombre d’écrivains et ça a été pour moi toujours passionnant et, bon, j’essayais de me mettre dans la peau du personnage, écrivain. Les écrivains sont des gens qui parlent donc on n’a pas besoin de les faire parler… et pourtant on a besoin de parler à leur place, parce qu’il y a toujours des choses qu’ils n’ont pas réussi à dire et qui naturellement éclairent tout le reste. Moi, j’ai toujours rêvé d’avoir des critiques qui m’éclairent sur moi-même, ce qui est arrivé, comme en l’occurrence… qui m’éclairent moi-même sur ce que j’ai écrit. Au bout d’un certain temps… donc, j’étais professeur à Genève, après l’avoir été dans bien d’autres endroits. J’étais professeur à Genève. Et je vivais à Nice. Et je faisais la navette entre Nice et Genève. Et j’avais deux personnalités, si vous voulez, j’avais la personnalité de professeur à Genève et la personnalité d’écrivain, et d’ami des peintres, etc. à Nice. C’était assez acrobatique, tout ça. Donc il y a une schizophrénie, mais qui est, je dirais, caractéristique du romancier. Les romanciers ont la faculté de se multiplier en personnages. J’avais cette faculté, alors je me suis multiplié moi-même en personnages, et j’ai essayé de comprendre pourquoi Balzac avait traité tel genre de chose ou, aussi bien, pourquoi Mondrian s’était mis à faire des carrés, ou des rectangles.

Emmanuel Legeard: Vous avez déclaré un jour que vous étiez une espèce de « métis »… (1)

Michel Butor: Je suis terriblement français. J’ai pris suffisamment de distance par rapport à mon pays pour pouvoir me moquer d’un certain nombre de ses ridicules comme le fait de devoir composter les billets dans les chemins de fer, ce qui est une exception française totalement stupide, par exemple. En fait, je ne suis pas très doué pour le métissage, je ne suis pas très doué pour les langues. J’ai toujours essayé d’apprendre. Mais la timidité fait que j’ai beaucoup de mal à m’exprimer dans les langues étrangères. J’ai beaucoup vécu dans des pays de langue anglaise, en Angleterre et aux Etats-Unis, surtout. J’ai même fait des cours en anglais. Mais là, parce que la nécessité me forçait, alors je passais outre à ma timidité. J’ai parlé plusieurs fois du trac pour expliquer que le trac était pour moi très créatif. Mais alors il y a pour moi un trac énorme à parler en anglais; je prononce très mal les th, etc.

Emmanuel Legeard: Est-ce que ce n’est pas afin de surmonter ça que vous avez éprouvé le besoin de créer cette composition qu’est Mobile, et où, en fait, ce que vous inventez, c’est tout bonnement l’hypertexte? Bien avant Internet…

Michel Butor: Oui, c’est de l’hypertexte. Grâce à la disposition des morceaux de texte, il y a différents trajets possibles sur la page et à l’intérieur du volume et ça, oui, c’est moi qui ai inventé ça, mais comme beaucoup de précurseurs, j’ai été tout à fait ignoré.

Emmanuel Legeard: Pour rendre justice à votre œuvre, est-ce qu’il ne serait pas préférable de la lire en commençant par la fin, pour la remonter, en quelque sorte à contre-courant, jusqu’aux premiers livres?

Michel Butor: On peut très bien commencer par la fin, et on se promène à l’intérieur de l’œuvre comme on le fait toujours pour les écrivains anciens. Vous voyez, bon, La Comédie humaine… il y a des portes privilégiées qui sont soit le texte que Balzac lui-même a mis en premier qui est La Maison du Chat-qui-pelote, soit le texte habituel que l’on prend pour entrer qui est Le Père Goriot, soit La Peau de chagrin. Ça, ce sont des portails que Balzac a prévus. Mais on fait comme on veut, et surtout comme on peut; et selon les hasards, on va se mettre à lire tel livre, ensuite on va se mettre à lire tel autre – chacun à l’intérieur de la Comédie humaine prend le trajet qui lui convient, et tout ça, en général, ce n’est pas volontaire du tout, ce sont les faits qui font que vous avez rencontré tel ou tel livre. Il y a très peu de gens qui aient lu la Comédie humaine dans l’ordre proposé par Balzac, ordre qui, d’ailleurs, a changé plusieurs fois. Parce qu’il y a eu des romans entiers qui sont passés  d’une section à une autre.

Emmanuel Legeard: Vous pensez qu’on peut transposer vos œuvres au cinéma?

Michel Butor: J’ai fait des petits essais cinématographiques. J’ai collaboré à un certain nombre de documentaires et j’ai participé à deux films qui m’ont intéressé parce qu’apparemment, c’était impossible. Le premier, c’est sur Lautréamont et le second, sur Montaigne. Je suis très fier de ces deux films. La clef, pour visualiser Montaigne… c’est le fait que Montaigne compare lui-même son œuvre à une peinture. Comme vous le savez, c’est ce fameux passage où il parle de la construction de son œuvre et il dit qu’il y a un tableau bien constitué qui est au centre et qui devait être le Discours de la servitude volontaire de La Boétie, mais qui finalement n’est que les Sonnets, et que tout le reste tourne autour comme l’œuvre d’un peintre qui fait des « grotesques », des fantaisies de toutes sortes. Alors, je me suis aperçu que ça, c’était une clef de la construction des Essais. Autrefois, on considérait que Les Essais, ce n’était qu’un entassement hétéroclite, que ce n’était même pas la peine de chercher une structure, et par conséquent cela montre bien qu’on n’avait pas lu le texte. J’ai eu la chance de m’apercevoir que le texte de La Boétie était – numériquement – au milieu du premier livre, et ça m’a donné une clef pour la construction de l’ensemble. C’est ce qui m’a donné la possibilité d’introduire dans le film des œuvres maniéristes et de montrer des jardins maniéristes comme les jardins de la villa d’Este avec les jets d’eau, etc. Pour Lautréamont (Lautréamont, court métrage, 1971), j’avais dit que je voulais bien participer à ce film, mais que je ne voulais pas qu’on mette en scène des passages des Chants de Maldoror. C’était un film, mais je ne voulais pas qu’on fasse du cinéma avec les Chants de Maldoror. Et deuxièmement, je ne voulais pas qu’il y ait d’interprétation surréaliste, donc de peinture surréaliste, parce que la peinture surréaliste s’est quelquefois risquée à Lautréamont. Alors la question, c’était de savoir ce qui reste – eh bien, on a trouvé! Sinon, j’ai également participé à des documentaires en vidéo, cette fois, sur la cathédrale de Laon, un film qui s’appelle Locus Lucis (1990). Et puis un film financé par [Elf] sur une exposition Rodin au Musée d’art moderne de Pékin qui s’appelle La Voie des Statues (1993). Malheureusement, à ce moment-là, [Dassault] venait de vendre [60 avions de chasse « Mirage »] à Taïwan, ce qui a beaucoup déplu aux gens du gouvernement. Alors l’exposition a eu lieu quand même, parce qu’elle était organisée par [Elf] – si ç’avait été organisé par l’ambassade de France, on l’aurait supprimée – mais l’événement a été étouffé et il n’y a pas eu un mot dans la presse. L’exposition a eu un grand succès, mais uniquement grâce au bouche-à-oreille.

Maurice Ronet et Sylva Koscina dans La Modification, au pied de la statue de Moïse par Michel-Ange qui orne à Rome le tombeau du pape Jules II dans l'église de Saint-Pierre aux Liens. On se souvient de Freud disant de Michel Ange: "Il a introduit dans la figure de Moïse quelque chose de neuf, de surhumain, et la puissante masse et la musculature exubérante de force du personnage ne sont qu’un moyen d’expression tout matériel servant l’exploit psychique le plus formidable dont un homme soit capable: vaincre sa propre passion au nom d’une mission à laquelle il s’est voué." L'ironie du contraste n'est pas mauvaise.

Maurice Ronet et Sylva Koscina dans La Modification. Au-dessus,  en arrière-plan, la statue de Moïse par Michel-Ange qui orne à Rome le tombeau du pape Jules II dans l’église de Saint-Pierre aux Liens. On se souvient de Freud disant de Michel-Ange: « Il a introduit dans la figure de Moïse quelque chose de neuf, de surhumain, et la puissante masse et la musculature exubérante de force du personnage ne sont qu’un moyen d’expression tout matériel servant l’exploit psychique le plus formidable dont un homme soit capable: vaincre sa propre passion au nom d’une mission à laquelle il s’est voué. » L’ironie du contraste n’est pas mauvaise.

Emmanuel Legeard: En l’occurrence, on parle de projets dont vous avez piloté la réalisation du début à la fin, donc on a procédé dans l’ordre. Au passage: c’est toujours terriblement maîtrisé, ce que vous faites. Vous exercez une domination inexorable sur les sujets que vous traitez, même les plus rétifs…

Michel Butor: J’essaie (rires).

Emmanuel Legeard: C’est quelque chose qui me frappait quand j’étais tout jeune lecteur de vos romans, en comparaison d’autres néo-romanciers qui me donnaient l’impression inverse d’être dominés par leurs systèmes ou leurs thèses. Donc, ici, vous avez piloté des projets cinématographiques. Mais je pense à un film comme La Modification, avec Maurice Ronet, qui me semble au contraire complètement raté, comme si roman et cinéma étaient en l’occurrence incompatibles. Je me suis demandé pourquoi ce film est un échec. En fait, il est exclusivement linéaire, composé de flash-backs et de scènes anticipées…

Michel Butor: Oui.

Emmanuel Legeard: Or, ce n’est pas du tout ce que j’ai retenu qui fait l’intérêt de La Modification, mais au contraire la dimension transversale, la dimension mythologique…

Michel Butor: Oui.

Emmanuel Legeard: Parce que – me semble-t-il – dans vos romans, le conflit, c’est entre l’histoire, l’historicité, le caractère ontologique, et le temps, le temps des horloges, le temps chronométrique.

Michel Butor: Oui.

Emmanuel Legeard: De sorte que je me demande si c’est seulement possible de réaliser un film à partir de vos romans?

Michel Butor: Je pense que c’était particulièrement difficile d’en faire un avec ce roman-là (La Modification). Il aurait beaucoup mieux valu me demander d’écrire un scénario. D’ailleurs, on m’a demandé (en 1971) de faire un scénario pour un projet de téléfilm, [L’Enchantement/L’Entre-deux]. Le film a été fait, et j’ai repris le scénario à l’intérieur d’un texte semi-romanesque qui s’appelle Intervalle (1973).

[En quatrième de couverture, Gallimard présente Intervalle en expliquant: « Il y a quelques années un metteur en scène de cinéma vient proposer à Michel Butor l’anecdote suivante : « Un homme et une femme qui ne se sont jamais vus se rencontrent entre deux trains dans la salle d’attente de Lyon-Perrache, ont une demi-heure de conversation, et repartent chacun de leur côté. » En fin de compte le film ne peut se faire, mais cette semence germe peu à peu. »

Dans un entretien de 1981, Michel Butor explique qu’Intervalle est une variation humoristique de La Modification: « Dans Intervalle, dit Michel Butor, il y a une parenté évidente entre l’anecdote centrale, le scénario, et La Modification. C’est net. Il s’agit-là d’une espèce de variation humoristique de La Modification. »]

Emmanuel Legeard: Quand on vous lit, vous donnez l’impression d’être fataliste…

Michel Butor: Moi, fataliste?

Emmanuel Legeard: Oui, on a un sentiment d’accablement… J’ai abordé la conversation en évoquant ce rapport organique de la totalité à la partie… On a l’impression effectivement que le microcosme reflète le macrocosme, mais que ce n’est pas réciproque, qu’il s’agisse de l’œuvre isolée par rapport à l’œuvre totale – La Modification, c’est Michel Butor, mais Michel Butor n’est pas La Modification -, ou bien de l’individu par rapport au contexte… Si l’on prend comme exemple vos personnages romanesques, ce ne sont pas des agents volontaires de ce qui se produit, mais des occasions pour le contexte, pour la totalité, de s’exprimer à travers eux… Je pense à votre Kierkegaard de Répertoire, à qui je crois La Modification répondait?… La solution fataliste de Kierkegaard dans La Répétition, c’est de s’en remettre à la providence, d’accepter ce qui arrive parce que c’est là qu’est le bonheur. Mais on n’a pas cette impression de providence avec vous, plutôt qu’il y a quelque chose d’écrasant, d’accablant, le « destin de l’homme » qui est le produit de la totalité sur laquelle l’individu ne peut pas prendre de point de vue, au-dessus de laquelle il lui est impossible de s’élever suffisamment pour pouvoir épuiser les raisons qui l’ont amené là où il est… mais curieusement, je ne retrouve pas ce fatalisme chez le Michel Butor en chair et en os que j’ai en face de moi…?

Michel Butor: Oui, eh bien, je suis à la fois très conscient du malheur de la condition humaine… mais je suis en même temps optimiste, c’est-à-dire que je pense que les choses peuvent s’arranger. Elles prennent leur temps pour s’arranger, n’est-ce pas. Alors, c’est entendu, il faut laisser du temps au temps, comme disent les hommes politiques. Mais sans doute, on pourrait aller plus vite. Donc, en effet, je suis les deux à la fois. D’abord parce que je suis un enfant de la guerre. Je suis né en 1926. La guerre a commencé pour l’anniversaire de mes 13 ans, et j’ai passé toute mon adolescence dans la guerre.

[Suit une longue digression sur l’exode en zone libre, très intéressante, mais qui dévie du sujet principal. Avec l’accord d’Emmanuel Legeard, nous écartons momentanément ce passage pour des questions de lisibilité grand public. – A.T.]

Emmanuel Legeard: Cette mobilisation passive associée à l’exode… « Mobile » revient souvent comme adjectif, mais vous êtes aussi un voyageur immobile.

Michel Butor: Ah, je suis aussi un voyageur immobile, oui, c’est-à-dire que je voyage beaucoup dans ma tête. J’ai souvent abordé ce problème du voyage à l’intérieur du voyage. Voyez, dans le train, on pense à d’autres… à d’autres voyages.

Emmanuel Legeard: Ce rapport (entre « immobile » et « mobile ») remplit chez vous en quelque sorte la fonction d’un « thermostat imaginaire » … ?

Michel Butor, souriant: Oui, c’est ça.

Emmanuel Legeard: Il y a un avenir pour la littérature?

Michel Butor: Mais bien sûr, qu’il y a un avenir pour la littérature! La littérature, c’est l’expérimentation sur le langage. Il y a un grand avenir pour le langage, donc un grand avenir pour la littérature.

Emmanuel Legeard: Vous n’avez pas l’impression que le langage s’étiole?

Michel Butor: Pas du tout, au contraire. Là, il y a quelque chose qui se perfectionne perpétuellement; il y a évidemment une entropie dans le langage, les mots perdent peu à peu leur sens, c’est ce qu’on appelle la « langue de bois ». Il suffit de lire les discours des politiques: on assiste là à la dégradation du langage – les mots perdent peu à peu toute signification. Le mot « libéral », par exemple, c’est un exemple extraordinaire, peut signifier n’importe quoi et son contraire. Alors, il y a une dégradation permanente du langage, c’est vrai, mais il y a simultanément un…

Emmanuel Legeard: un renouvellement, vraiment?

Michel Butor: Un renouvellement. Bien sûr. Dans la science. On peut très bien dire que la science est un genre littéraire.

Emmanuel Legeard: C’est vrai, mais les scientifiques écrivent en anglais. Ça limite énormément le renouvellement…

Michel Butor: Ah, mais non, parce qu’on est obligé de traduire, d’expliquer, de faire de la vulgarisation pour que les gouvernements puissent donner de l’argent pour construire des CERN, des machins comme ça.

Emmanuel Legeard: Votre projet d’une poésie « épique et didactique »… c’est évidemment un projet avec lequel je suis personnellement en totale sympathie, mais est-ce que ce n’est pas très élitiste, en définitive?

Michel Butor: Certainement! Mais, vous savez… je pense à ce sociologue qui s’appelle Bourdieu, et qui a senti un certain nombre de choses, mais qui en a tiré des conséquences stupides. Le malheur des hommes, c’est que très souvent les gens, même de génie, disent des bêtises. Donc, à cet égard, il ne faut faire confiance à personne. Ainsi, [Bourdieu] a dit énormément de sottises. Il est évident que tout le monde ne peut pas comprendre tout. Personne n’est capable de maîtriser la totalité de la science actuelle, c’est bien évident. Et, par conséquent, il y a des gens qui se spécialisent en ceci ou cela. Même Bourdieu, je pense, n’aurait pas la sottise de reprocher aux mathématiques leur élitisme. Mais évidemment, un ouvrage génial d’un mathématicien, ce n’est pas à la portée de la lecture d’un footballer. C’est évident. D’où: élitisme. Mais alors, il peut y avoir un bon élitisme comme aussi un mauvais élitisme. Le mauvais élitisme, c’est quand l’élite n’en est pas une. De même qu’il y a une bonne mondialisation, et une mauvaise. La mauvaise mondialisation, c’est l’écrasement par une culture de toutes les autres. C’est donc le contraire de ce que ça devrait être.

Emmanuel Legeard: Je viens de la banlieue la plus dangereuse de France, 80% de chômage, degré 8 sur l’échelle de Bui-Trong. Une banlieue tellement mal famée qu’ils ont commencé par effacer son nom des cartes. Et puis, en désespoir de cause, ils l’ont rasée. Dans ces endroits-là, à supposer qu’on ait de sérieuses dispositions à l’intelligence ou même au génie, on est privé par le système de tout accès à la culture nécessaire pour comprendre, par exemple, ce que vous avez écrit. Il faut beaucoup de patience et de passion pour reconquérir seul tout ou partie du patrimoine indispensable à la survie de l’esprit. Alors, quelles sont les solutions?

Michel Butor: Il n’y a qu’une seule solution: l’enseignement. L’enseignement, c’est ce qu’il y a de plus important à l’intérieur d’une structure de gouvernement. Nous avons eu, parmi les malheurs de la France, la création par le général de Gaulle de l’École Nationale d’Administration qui détient le monopole de la formation des hommes politiques. On est obligé de passer par là. On y apprend la langue de bois. Et on ossifie l’administration – parce qu’on s’est donné tellement de mal pour « arriver » en passant par là qu’il faut que ça serve, n’est-ce pas. Le seul remède, c’est l’enseignement. Mais quel enseignement? Là, nous arrivons à des problèmes vraiment intéressants. Mais, malheureusement, les gouvernements actuels, de quelque couleur qu’ils soient, sont tous obscurantistes. Ceux de gauche devraient l’être un peu moins, mais il faut reconnaître que ce qu’ils font est très décourageant. Au XXe siècle, j’attendais beaucoup du XXIe siècle. Seulement le XXIe siècle a commencé si mal et continue si mal que je crois qu’il faut attendre le XXIIe siècle. Pour l’instant… si on ne s’aperçoit pas que les choses vont mal, c’est qu’on est vraiment aveugle.

= NOTES =

(1) « Métis », supposément: culturel franco-américain et « transdisciplinaire » au sens organique où le développement de la personnalité comme totalité psychique fait appel à des compétences artistiques différentes, littéraires, musicales, picturales pour les harmoniser de manière absolument originale; c’est ainsi seulement, je pense, que peut s’opérer en quelque sorte cette « contre-révolution ptolémaïque » qui restaure la prévalence du sujet connaissant sur l’objet à connaître. S’il y a un point commun aux écrivains issus du nouveau roman, c’est qu’ils ne visent tous qu’à la subjectivité totale. – E.L.

Citations – Partie II

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Un homme fonctionnel, aujourd’hui, c’est celui qui se résout totalement dans sa fonction de représentation et renonce à toute personnalité pour docilement consentir à devenir lui-même un objet de consommation symbolique et standardisé. Comble du dérangement, son statut d’esclave, il s’acharne à l’obtenir dans une lutte de tous contre tous comme si la jalousie sociale était la médiatrice de tout bonheur et qu’on ne pouvait jamais désirer que par imitation du désir de l’autre. Mais le rôle de cet homoncule est prodigieux: c’est le rétrovirus transfecteur de l’idéologie du pouvoir. C’est lui qui assure la cybernétique de l’autocensure, lui qui empêche la réalisation du bien collectif par sa fatuité d’imbécile et son stupide esprit de compétition. Pour la démocratie libérale, il est le pion majeur, l’atomiseur social, celui qui enraye le retour du politique contre la dictature technocratique des marchés: l’idiot-outil. – Emmanuel Legeard, Vers un homme fonctionnel: le colla-bobo, 2001.

[L]a Banque, elle, ne parle de « République » que pour l’opposer au peuple. Elle ne défend l’Etat que pour mieux détruire l’Ethnos. Dans République, elle met le même « publique » que le souteneur met dans « fille publique »: le pays est sa chose à exploiter froidement, elle le profane, elle le prostitue, elle le vole, et elle n’entend pas qu’on l’arrête. Vous résistez? Aussitôt les noms fusent dans les médias qui, évidemment, lui appartiennent: « extrême droite! », « extrême gauche! » Pour la Banque, la France est un hôtel, et manifestement, c’est un hôtel de passe… – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

Une « certaine idée de la France » – il est là l’universalisme. Et c’est un universel singulier parce que la France tire de son histoire un processus de différenciation qui lui est spécifique et personnel et qui est la manière intériorisée dont les Français se conçoivent du point de vue cosmobiologique, à la fois libres et enracinés, mais mythologiquement voués aussi à déployer leur existence comme un projet autonome dans le monde où ils se projettent. Pour un anarcho-gaulliste, l’universalisme français, c’est celui de la radicalité transhistorique, c’est la conscience que la France est à la fois déterminée par un patrimoine à défendre et irréductible à cette détermination. Sinon la France serait une caricature, et non un universel, c’est-à-dire une idée vivante. – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

Pour de Gaulle, c’est la nature du peuple français qu’en lui l’universel se singularise et apparaît aussitôt sous une forme et un nom qui le délivrent de la banalité de la convention et le montrent tel qu’en lui-même, concrètement – car c’est le concret qui est irréductible; l’abstrait est classé d’avance. – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

Le régime gaulliste était un régime personnel, je ne parle pas de la définition misérable du Petit Robert, je veux dire: de Gaulle était la personne à partir de laquelle toutes les personnes en France pouvaient exister en tant que françaises, c’est-à-dire s’arracher à la médiocrité pour se singulariser concrètement, sur le plan universel, par des qualités supérieures. – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

Le gaullisme, c’est une philosophie de l’action qui met au sommet la loi de l’effort. Il ne s’agit pas de renoncer à ce qu’on est, mais au contraire de l’affirmer par la participation, par l’action de défense et d’illustration de « l’âme française » au sens où Oswald Spengler l’entendait, c’est-à-dire comme la forme en puissance dans la matière inerte d’où seule la vie peut la tirer par l’action. – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

Dans une certaine idée de la France, il faut prendre idée au sens fort, au sens platonicien ou hégélien. L’anarcho-gaulliste peut supposer que de Gaulle pense comme Spengler – mais aussi comme beaucoup de théoriciens anarchistes – que tous les peuples ont leur personnalité et que leur évolution historique est liée au déploiement graduel et séparé d’une espèce de structure transcendantale, d’un archétype, d’une idée qui non seulement ne les oppose pas nécessairement les uns aux autres, mais leur fournit au contraire le seul médium à travers quoi ils puissent communiquer sur un plan supérieur, sur le plan de « l’esprit », afin de réaliser un monde, un cosmos, ou tous les peuples en collaborant se renforceraient mutuellement, comme les organes d’un organisme bien réglé. – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

L’individualisme, c’est la compétition féroce, la barbarie; la guerre de tous contre tous, la « régression reptilienne » comme dit Rapaille. L’anarchisme n’est pas individualiste. L’anarchisme est personnaliste. Et la personne, brutalement, c’est le contraire de l’individu. – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

L’individu, c’est le moi négatif qui n’existe que par l’exclusion ou l’instrumentalisation de l’autre. C’est un manque, c’est un néant, un vide que la consommation remplit, c’est l’homme sans qualités, qui se définit par la marque de sa chemise ou la couleur de ses chaussures. – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

La personne, c’est l’être humain dans ce qu’il a d’unique, l’absolu qui rend sacrée la vie de l’homme libre, la façon dont celui-ci se définit par les plus élevées de ses qualités qui font qu’il est lui, et non un autre; et par conséquent – vous comprenez? – à cause de ça précisément: la personne différenciée, avec ses qualités positives, c’est aussi la condition d’existence de l’autre, la possibilité de son apparition. – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

La méthexis, c’est la participation par l’action à l’idéal qui nous unit à la fois spirituellement et « organiquement » comme disait Hegel.  Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

Au contraire, la mimésis des sociétés individualistes, c’est l’imitation du désir de l’autre. L’individualisme est le produit de la triangulation du désir, ce n’est pas le camp de l’originalité, de l’authenticité et de la liberté, mais le camp de la jalousie, de l’exclusivisme, du fanatisme et de l’uniformisation. C’est ce vice que le libéralisme économique érige en vertu. – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

[L]a culture de mort, c’est le programme politique qui encourage l’instinct de mort, c’est-à-dire la régression dans la barbarie. Qui réduit le concept de liberté à la nostalgie de la boue, celui d’égalité à la standardisation sur le pire, et celui de fraternité à la voyoucratie. Ce contexte social pousse les gens à se replier sur eux-mêmes, sur l’instinct de conservation; ils ne vivent plus, ils survivent parce que plus rien n’a de sens. C’est l’ère du vide obligatoire entérinée par les droits de l’homme négatif – cette idole asexuée, sans passé, sans avenir… l’homme rendu neutre; « neutralisé ». – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

L’individualisme égoïste et jaloux qui pousse les gens à se dévorer entre eux fait marcher le commerce tandis qu’évidemment, on ne songe plus à s’unir contre le pouvoir. L’instinct de mort est gouverné par la répétition, par la mimésis et la mêmeté de l’idem, par l’imitation et la caricature identitaire, par « l’instinct de survie » – car survivre, ce n’est pas un concept historique, ce n’est pas un concept humain; c’est infra-humain. – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

[O]n est tombé du monde de l’archétype dans le monde de l’image, de la caricature, du stéréotype. L’image est le contraire de l’archétype; elle est matérialiste et mimétique. – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

La plus belle saloperie, et le tour de force de la propagande atlantiste anti-Français a été de réussir à ce que les Français ne se voient plus qu’au travers des yeux de l’ennemi, comme une caricature ridicule, folklorisés pour le pire.  Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

La grande différence entre l’idée, l’archétype et la caricature, le stéréotype humiliant, c’est que tout le monde veut participer de l’idée alors que personne ne veut ressembler à la caricature. C’est ce qui a conduit au divorce entre la France et les Français. – Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

Ce qu’il faut voir, derrière ces épiphénomènes, c’est qu’il s’agit d’un blocage destiné à empêcher l’intériorisation de la condition de Français. L’effet net de cette stratégie générale, c’est l’atomisation, le séparatisme, la honte de soi – parfois, la haine de soi – qui crée le vide d’une société de la consommation superficielle et démotivée. Matérialiste et déshumanisée.  Emmanuel Legeard, L’Anarcho-gaullisme.

Pas plus Brassens que de Gaulle ne confondait la France qu’ils aimaient, l’un avec la « patrie » des sycophantes et des coupeurs de têtes pataugeant dans le sang et la boue, l’autre avec l’Etat vis-à-vis de quoi « français » n’est finalement plus qu’une épithète contingente. Emmanuel Legeard, L’Etat contre l’Ethnos

[L]e marxisme culturel n’a rien à voir avec le marxisme! C’est la langue officielle de la démocratie libérale qui l’instrumentalise pour contrôler l’opinion publique par l’intimidation majoritaire. Parce qu’objectivement, le politiquement correct sert les intérêts de la démocratie libérale. C’est l’outil clef du capitalisme post-industriel. – Emmanuel Legeard, Entretiens de Milan.

[A]ujourd’hui, les T-shirts « Che Guevara » à destination des fils à papa de l’extrême-gauche caviar sont fabriqués en série dans des sweat shops du tiers-monde… où les kapos des multinationales enchaînent les gosses à des tables pour un bol de riz par jour. – Emmanuel Legeard, Entretiens de Milan

Le marxisme culturel, c’est la langue de cette nouvelle classe sociale post-industrielle, les fonctionnaires « culturels », les « créatifs », toute cette industrie d’inutiles et de fumistes « connectés » qui gagnent beaucoup d’argent à vendre du vent, de l’image et du réseau, des « conseils », de la « com », de la « pub » et qui travaillent dans le sociétal, le juridique, la finance, l’informatique […] Ces gens-là ne sont pas marxistes, ce sont – comme disait Gorz dans sa Critique du capitalisme quotidien – « les agents dominés de la domination ». – Emmanuel Legeard, Entretiens de Milan

[C]’est la classe jaune intercalaire qui assure la « communication », c’est-à-dire la circulation de la propagande aliénante et l’autocensure collective. Bourdieu pensait que c’était une classe inconsciente de son utilisation parce qu’elle est entièrement absorbée par un individualisme… un « individualisme cosmétique », je dirais: captivé par le souci débile de l’extérieur, la Rolex à 50 ans, les séances d’abdominaux, le bronzage parfait, les petites vacances à Mikonos. Oui, chez eux le cosmétique a pris la place du cosmique. Le créatif a remplacé le créateur. C’est un simulacre d’existence. – Emmanuel Legeard, Entretiens de Milan

Le « citoyen » – le flic bénévole de la pensée qui ne pense pas lui-même… – Emmanuel Legeard, Entretiens de Milan

[Les droits de l’homme] servent essentiellement à abolir la personne. La personne, c’est l’homme irremplaçable. Donc il s’agit avec les droits de l’homme d’obtenir un homme sans qualités, c’est-à-dire un « homme remplaçable » à merci à intégrer au « capital humain », ce mot d’un cynisme épouvantable que tous les imbéciles rabâchent parce qu’il est à la mode, sans prendre conscience de l’inhumanité radicale de cette dépersonnalisation des êtres humains sentant, pensant et nécessairement enracinés. Le capital humain, c’est le cheptel humain, ni plus ni moins. Cheptel transhumant au bon plaisir de la haute finance mondiale, cela va sans dire. – Emmanuel Legeard, Entretiens de Milan

[L]es droits de l’homme servent aussi, comme je l’ai montré il y a longtemps, à diaboliser quiconque s’oppose aux gardiens auto-proclamés de cette idole abstraite qu’est l’homme sans qualités, l’homme des droits de l’homme. Comme ils ont imposé l’idée qu’ils sont les bergers de la masse quantifiée, on admet qu’ils puissent décréter qui est « l’Ennemi de l’Homme ». Or l’Ennemi de l’Homme, on sait bien que c’est l’autre nom du Diable.  Emmanuel Legeard, Entretiens de Milan

Qui est le Diable, dans une démocratie libérale? C’est la classe dangereuse: le pauvre qui pense, et surtout l’autochtone dépossédé qui risquerait de revendiquer virilement le droit de faire ce qu’il veut chez lui. – Emmanuel Legeard, Entretiens de Milan

Et donc les droits de l’homme, comme on peut le constater dans les faits, sont utilisés pour neutraliser d’avance tout adversaire capable de s’élever par le mérite et qui aurait un droit de revendication légitime sur l’exercice du pouvoir en France. – Emmanuel Legeard, Entretiens de Milan

C’est ainsi qu’on se retrouve du jour au lendemain qualifié de nauséabond – parce que le diable pue, c’est bien connu. Il sent le soufre. En ce qui me concerne, l’emploi de l’adjectif « nauséabond » témoigne à lui seul que nous avons chuté dans la dictature et la barbarie: vous vous rendez compte? Dire de quelqu’un qu’il « pue » parce qu’il ne partage pas l’opinion propagée par la radio d’Etat? C’est effarant, le degré où nous sommes tombés. C’est ça, la démocratie libérale. – Emmanuel Legeard, Entretiens de Milan

La démocratie libérale, c’est la démocratie livrée au libéralisme économique mondialisé, c’est-à-dire le pays légal vendu au capitalisme antinational. C’est la confiscation de la représentation nationale par le régime des partis, donc les coalitions d’intérêts particuliers associés à des concurrences transnationales où la France a tout à perdre et rien à gagner. – Emmanuel Legeard, Entretiens de Milan

Le catholicisme a servi de véhicule pour recycler un fonds moral et mystique rigoureusement indo-européen qu’on retrouve de l’Himalaya jusqu’en Armorique en passant par Athènes et la Rome impériale. C’est en cela que le catholicisme traditionnel, c’est-à-dire patristique et canonique, est authentique. Infiniment plus authentique pour nous que le prétendu « retour » au « judéo-christianisme ». Le judéo-christianisme est un phénomène palestinien du Ier siècle de notre ère auquel nous n’avons jamais eu aucune part et qui n’a participé en rien à notre évolution spécifique en tant que Français ou Européens. – Emmanuel Legeard, Entretiens de Milan

La valeur dominante du catholicisme, c’est la charité, l’agape qui renvoie à un très vieux mot indo-européen signifiant la protection que le seigneur doit aux faibles et aux démunis. Les grandes figures du catholicisme français, c’est saint Martin de Tours, saint Yves de Tréguier, saint Vincent de Paul, et l’abbé Pierre. Je vous laisse réfléchir là-dessus. On est loin des illustrations représentant Jésus Christ avec des biceps hypertrophiés et canardant les « ennemis de l’Amérique » mitraillette au poing. Mais le catholicisme est une religion transcendante, alors que le protestantisme est plongé dans l’immanence. Il ne s’agit pas du tout de la même religion. – Emmanuel Legeard, Entretiens de Milan

Dans son temple, au sommet du capitole, Jupiter cohabite avec Terminus, le dieu immémorial et indéracinable que Tarquin n’a pu déloger – c’est le dieu des bornes et des frontières. C’est le dieu de la séparation et de la succession créée, de l’espace et du temps historiques. De l’ordre, donc, face au chaos primordial. Par la ségrégation, Terminus rend sacrée toute différence. Et quiconque déplaçait une borne, où qu’elle soit dans Rome, devait en rendre compte sous le regard du ciel et dans l’austérité de sa conscience à ce dieu représenté par une pierre brute et sans voix. – Emmanuel Legeard, Se-Sophos

Pour le bâtisseur de cathédrales, pour celui qui naguère encore édifiait sa maison, construire, c’était énoncer silencieusement le nom de dieu. C’était unir l’être et l’avoir dans la quadrature du cercle: faire entrer la croix polaire dans le cercle cosmique ou le cercle infini de l’esprit qui souffle dans la base carrée des fondations humaines. C’était enchanter le monde. C’était manier la pierre philosophale. Au-dessus du dieu Terme, le temple de Jupiter était à ciel ouvert. Car notre ancrage n’est pas seulement cartographique. L’ampleur n’est rien sans l’intensité, sans l’exaltation réciproque du charnel et du spirituel sur cet axe polaire de l’ailleurs absolu. – Emmanuel Legeard, Se-Sophos

On n’habite jamais que là d’où le monde parle pour nous. – Emmanuel Legeard, Se-Sophos

Fragments inassemblables autour de Broutin – 2015

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Nous publions ici les premiers « Fragments inassemblables » d’Emmanuel Legeard, avec son accord préalable. Tout plagiat ou tout emprunt non consenti sera poursuivi.

FRAGMENTS INASSEMBLABLES AUTOUR DE BROUTIN

Saint Michel

Nous sommes le 29 septembre, il est trois heures du matin. Et j’ai sous les yeux le Sisyphe que Christian Broutin a tiré de ses archives et m’a offert pour affinités de pensées.

Dans quelques heures, la lumière inondera le vallon de Clairvaux et je sais qu’à midi, les tours sans faute et les pierres sans tache de la cathédrale de Chartres recevront d’aplomb ce jour martial. Au crépuscule, enfin, quand la terre commencera de s’enrouler dans la nuit, le rayonnement du couchant rougira la cime occidentale du Mont-Saint-Michel – car ainsi va la trajectoire oblique du soleil en ce jour pondérateur des cœurs de pierre. Mais aussi, à cette trajectoire aérienne répond le cheminement d’un homme dans les entrailles de la terre jusqu’à une caverne marine à la voûte effondrée. Les parois s’écartent sur une ouverture triangulaire de dimensions vertigineuses dont les contours escarpés découpent sur le ciel la forme du Mont-Saint-Michel.

Le vrai mont en perspective se profile à l’horizon, comme le désir du désir, inaccessible plénitude de l’être possédé. Et sous ce portail de pierre, dans cette béance originelle de l’incomplétude humaine, ouverte et protégée, les eaux tranquilles clapotent paisiblement en attendant d’être aspirées vers le large sous l’effet gravifique des marées océanes.Objet Obscur

Le Mont trouve tous les moyens de se répéter sans se répéter. C’est l’île mère de toutes les renaissances, et cependant on ne l’atteint jamais. Sauf, peut-être, à la fin des temps, quand les sept tours profanes de Gustave Eiffel auront supplanté les flèches de Notre-Dame, cœur de Paris, et qu’enlacée par une Seine comme un Styx aux eaux visqueuses et noires, l’île de la cité prendra la forme ultime de l’île des morts de Böcklin. Alors des feux de Saint-Elme se formeront à la pointe des antennes et bondissant d’une tour à l’autre dans la fulguration d’un arc électrique, un éclair dessinera dans un ciel d’apocalypse la silhouette du Mont Tombe.

Christian Broutin Peintre Histoires d'aberrationsC’est par un phénomène de résonance qu’on entre dans le monde de Broutin – un monde semé d’îles mortuaires et peuplé de femmes qui vous tournent le dos; des femmes pétrifiées ou au contraire des femmes qui s’enfuient – de femmes hiératiques à la peau bleue, unies à l’infini, délivrées de l’existence, de femmes fantômes, de mélusines abandonnant leurs enfants, de spectres minéraux toujours déjà hors d’atteinte. Ici, une femme à cuisses de grenouille, affolée comme une Mélusine surprise au bain, se précipite vers une fenêtre en bondissant à travers l’éboulement d’une maison qui s’effondre. Là, une autre – la même – assiste à sa métamorphose au fond d’un marécage où s’enfonce une statue colossale au ventre creusé par l’usure.

septième sceauDans un paysage lunaire ou martien, un fantôme de pierre nous tourne le dos. Sur cette planète vierge et sans vie d’où l’érosion est absente, elle s’appuie, les reins cambrés et la poitrine haute sur le manche de son ombrelle fermée qui s’enfonce dans le sable incolore de la nuit. Son visage dérobé est fixé sur le vide.

La peinture de Broutin est hantée par le complexe de Méduse. Avec la fureur froide de l’amnésique abandonné, il exorcise la mère pour en fixer le souvenir hors de lui, pour conjurer dans le carré magique de la toile pétrifiante le visage rétif à la mémoire, afin que le souvenir du souvenir trouve enfin son équilibre hors du temps. Car la mère est la seule incarnation de la femme que rien ne remplace et qui ne se répétera jamais. Alors il se fait un silence d’une demi-heure. Et sous ce dernier des sceaux, la peinture absorbe dans la pierre la foule térébrante des paroles que la mort a suspendues à jamais et qui jamais ne seront prononcées.chroniques martiennes

L’île-mère est un refuge hors d’atteinte, une essence qui se soustrait continuellement à l’accostage. Le Mont-Saint-Michel entre en lévitation comme les castels de Morgane. Suspendu entre ciel et terre, il vagabonde, il accompagne partout le peintre comme une présence à soi, comme la mesure des possibles. Car il n’y a qu’un Mont-Saint-Michel. Où que Broutin le transporte avec lui, quelque forme qu’il lui donne, c’est toujours le même, singulièrement inaltérable. S’il est une chose qui ne change jamais quand on voyage, c’est soi-même.

« Elle est la gardienne entre les deux mondes, disait Jean Clair; celui des vivants et celui des morts, celui des choses qui se voient et celui de ce qui ne peut se voir, celui de l’ordre et de la raison et celui de la folie et du chaos »

La pierre seule peut lui rendre justice.