LE VRAI PROBLEME DES DROITS DE L’HOMME

©  Emmanuel Legeard (1996)

Suivant qu’on est de tempérament populiste ou mondain, on joue volontiers les affranchis ou les sophistiqués; c’est une précaution universelle qu’on prend de se mettre d’avance du côté des ricaneurs à qui on ne la fait pas. Evidemment, rien de plus volatil que l’arbitrage des élégances. Tel brille à Passy qui fait rire à Barbès. Mais un petit nombre de sujets a le privilège de mettre tout le monde d’accord et de déclencher la grimace railleuse du connaisseur superfin – rien n’égale ces petites vanités pour dissimuler le creux de son être. En tête de ces sujets, il y a les droits de l’homme.

Evidemment, je ne nie pas que l’évocation des droits de l’homme suscite instantanément une sainte bouffée contemplative dans les coeurs simples, chez les braves gens. Quand ma concierge entend ces mots, ses joues se mettent à pendouiller gravement sous l’effet soudainement accru d’une pesanteur sacrée; ses paupières se plissent involontairement, comme pour filtrer la violence de la lumière. Hochant la tête comme le fléau d’une balance, la voilà qui pondère les malheurs du monde. Ah! mon pauvre monsieur. Il ne faudrait pas se hasarder à critiquer les droits de l’homme devant ma concierge, elle n’aimerait pas. Le blasphème la scandaliserait.

Et puis, il y a les énergumènes, les pavlovisés, ceux qui sont couverts de boutons réflexes et qui se hérissent à la moindre critique. La télévision les maintient dans un état chronique de sujétion quasi-hypnotique; ils ne s’appartiennent pas. On les repère à ce qu’ils ont l’œil hagard et saillant. J’ai remarqué qu’ils salivaient beaucoup – peut-être un dérèglement glandulaire. Enfin, il y a les grands bourgeois qui veillent scrupuleusement à entretenir un vide savant sous leurs crânes qui sont à l’image de leurs salons qui sont à l’image de leur crâne. Le fragile équilibre des sphères tient au respect des apparences; dans les salons, la vipère seule est habilitée à cracher de petits jets de son venin parce que sa présence en plein Eden est chose naturelle. Mais les droits de l’homme, ça ne se discute pas.

Maintenant, c’est une autre affaire! qu’on pousse un peu les ricaneurs qui grimacent à l’évocation des droits de l’homme, et l’on se rend compte que leur ricanement ne résiste pas à la question. Qu’est-ce que vous leur reprochez, aux droits de l’homme? Là, évidemment, ils échouent lamentablement. Effarés, ils bredouillent quelques mots incohérents, puis retombent dans leur néant. Tout bien considéré, je n’ai jamais entendu qu’on attaquait les droits de l’homme intelligemment et pour les bonnes raisons.

Car ce n’est pas vraiment la teneur des droits de l’homme, leur caractère intrinsèque, qui est discutable. C’est leur instrumentalisation. D’abord, décréter les droits de l’homme, c’est décréter que « l’homme » à défendre, c’est l’homme sans qualités, l’homme sans épithète, un homme qui par conséquent ne serait rien pour l’essentiel. Juste… un homme. Or un homme comme ça, ça n’existe précisément pas. Ce qui définit l’homme en tant qu’homme c’est qu’il est toujours quelqu’un. On ne peut pas être tout court, à moins qu’on ne soit Dieu. Evidemment, une telle conception des choses est éminemment récupérable par une dictature, puisqu’il est extrêmement facile d’en extrapoler que le Bien, c’est le Nul, et ensuite de diaboliser tout ce qui tend à l’existence ou à la réalisation de soi, donc à s’opposer en puissance à l’arbitraire du chef absolu ou au rendement de la machinerie sociale.  Dans ce sens très évident pour moi, mais incompréhensiblement invisible à tout le monde, les droits de l’homme signent la fin de la liberté d’expression.

Le deuxième problème, complémentaire du premier, c’est que l’autorité qui s’arroge, de façon forcément illégitime, le rôle de faire respecter les droits de l’homme, s’accorde en même temps le droit de décréter qui est l’Ennemi de l’Homme. Il lui est alors loisible de diaboliser qui bon lui semble. Dans ce sens, les droits de l’homme sont éminemment commodes, puisqu’ils excluent logiquement que l’homme soit son propre ennemi. Par conséquent, l’ennemi de l’homme est forcément l’ennemi traditionnel du genre humain, autrement dit: le Diable.

Voilà ce qui donne tout leur poids à des slogans cycliques du style « pas de liberté pour les ennemis de la liberté » qui sinon seraient parfaitement absurdes. De tels slogans n’ont aucun sens à moins de considérer que l’ennemi de la liberté, c’est le Diable, et de marcher à reculons dans le raisonnement. En effet, il s’agit moins de diaboliser les hommes que d’anthropomorphiser le Diable. On désigne d’abord une instance imaginaire, magique et surnaturelle: le Diable, ennemi de l’humanité, ennemi de la liberté, de l’égalité, de la fraternité. Ensuite seulement on montre du doigt celui qu’on veut éliminer en décrétant: voici le Diable incarné! Et le tour est joué. Au lieu de « ma liberté s’arrête où commence celle des autres », on obtient: « Pas de liberté pour le Diable! » C’est la garantie de la pensée unique.

Au cours des quarante ans qui viennent de s’écouler, il a été donné à tous d’assister à l’installation graduelle d’un processus de diabolisation systématique des conflits qui n’a jamais existé que dans les sociétés obscurantistes et superstitieuses. Les Grecs, par exemple, ne voyaient pas les Perses comme des démons; ils les voyaient semblables à eux, mais comme des envahisseurs à chasser pour conserver leur liberté. Dans les tranchées, en 14-18, les poilus savaient que l’ennemi d’en face était comme eux, un brave type piégé dans la boue qu’un travail, une femme, des enfants, attendaient au pays; ils ne s’imaginaient pas avoir affaire au Mal incarné.

Mais un changement s’est produit qui a fait basculer la perspective. On a commencé à désigner non plus des ennemis, mais des démons à abattre. Et en Europe, du fait que la ligne de front a migré dans le champ social, les affrontements politiques ont pris une tournure complètement irrationnelle. On le constate avec l’appauvrissement du vocabulaire et le remplacement des discours structurés par une cheville qui tient lieu de tout: « nauséabond ». Nauséabond est un mot très infantile, très stade anal, qu’on pourrait supposer dénué de sens, mais il a une signification forte, au contraire; c’est un synonyme olfactif de diabolique.

C’est le Diable qui pue. Le Diable sent le soufre; il est nauséabond. Nous sommes à présent sortis de l’époque transitoire où la mauvaise odeur était réservée à quelques uns. Désormais, nauséabond est applicable à tout ce qui déroge au politiquement correct, d’où l’inflation récente de choses et de gens « nauséabonds » qui n’ont apparemment rien en commun. Mais quand on examine plus attentivement l’affaire, qu’on recoupe les cas, on s’aperçoit que le péché, c’est l’authenticité, c’est la différence, c’est d’être un homme individué, qui pense par lui-même, qui a sa personnalité, ses qualités positives. Un homme qui a le malheur de ne pas s’être effacé dans la quantité, de ne pas s’être laissé réduire à la somme de ses fonctions.

Par exemple, untel est nauséabond parce qu’il est vraiment communiste, un autre est nauséabond parce qu’il est vraiment catholique, un tiers est nauséabond parce qu’il fait vraiment son travail d’artisan ou de fonctionnaire ou de ministre ou de médecin… J’ai vu qu’on avait désigné les médecins opposés à l’euthanasie comme nauséabonds. Rien que le mot d’euthanasie, la bonne mort, est quelque chose qui m’ennuie pronfondément. On ferait mieux de donner un nom rationnel aux choses et d’appeler l’euthanasie « mort médicalement assistée », ce qui écarterait toute notion de Bien ou de Mal intrinsèque à l’opération.

Il est bien paradoxal de retrouver parmi les partisans de l’euthanasie ceux qui réclamaient la suppression de la peine de mort au motif qu’une erreur judiciaire était toujours possible et que la peine de mort était une porte ouverte sur l’abîme… Et la mort assistée, non? Déléguer la puissance de tuer à une autorité morale sous un prétexte aussi subjectif ne devrait susciter aucune inquiétude? Je me méfie de ceux qui veulent imposer des prescriptions abstraites et positives dans le domaine du droit. Pour que les hommes puissent vivre libres et égaux, ils doivent se délimiter par des devoirs privatifs concrets.

Les sept sages de la Grèce ordonnaient de ne pas faire aux autres ce qu’on n’aimerait pas qu’ils nous fassent. Confucius recommandait la même chose. Les Hébreux avaient leur décalogue pour leur interdire de s’entre-tuer ou de convoiter la femme du voisin. C’est bien dans ce contexte juridique seulement que l’homme a des droits, à commencer par celui d’être lui-même.

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