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L’Erreur humaine

par Emmanuel Legeard (2001)

© Emmanuel Legeard

Pour la majorité des gens, écrire, c’est publier, c’est se faire connaître, c’est faire parler de soi. Et on en constate tous les jours les effets désastreux: du fait qu’il y a nécessairement beaucoup plus d’egos que de cerveaux, c’est des forêts entières qu’on abat pour permettre à des songe-creux d’étaler partout leurs barbouillages. Or, on peut écrire pour soi-même, pour mettre à distance, ouvrir une brèche, faire respirer le cerveau. C’est peut-être là, d’ailleurs, la fonction du langage humain. On a cherché l’origine du langage dans les impératifs, dans les interjections, dans les noms propres… mais c’est partir du principe que l’écriture n’est qu’un dérivé du cri de singe. Je ne pense pas que ce soit le cas. Il y a dans le langage de l’homme une qualité originelle et consubstantielle d’écriture; et c’est bien plutôt la parole qui me semble, à moi, dérivée du texte. Oui, mais – dans cette hypothèse – puisqu’il faut désormais toujours chercher des fonctions à tout : écrire répond à quelle fonction?

Pour moi, écrire remplit une fonction émotive, affective, suivant la définition de l’émotion que j’ai récemment exposée en public. Il me semble, en effet, que l’émotion véritable, plutôt qu’un accélérateur des réflexes – comme elle est souvent présentée – sert au contraire à abolir les automatismes pour se donner le temps d’examiner avec une intensité accrue ce qui dans l’univers familier recèle un intérêt ou un danger. L’émotion fait surgir l’étrangeté et suscite la réflexion. Comme le chat, l’oreille dressée, les muscles tendus, la pupille dilatée par l’émotion, l’homme qui écrit vraiment voit chaque mot comme pour la première fois; saillant, singulier, celui-ci met en résonance la mémoire de l’espèce et la mémoire personnelle pour les coordonner à un niveau de conscience supérieur – le niveau historique. Cette expérience est toujours une lecon d’humilité. Il y a des gens qui ne publient pas beaucoup parce qu’ils jugent inutile de répéter ce que d’autres ont déjà dit fréquemment, et parfois avec un talent définitif. Essayer de reformuler nos prédécesseurs est stérile et toujours l’objet d’une grande insatisfaction. Or beaucoup de choses ont déjà été pensées et dites, presque tout, peut-être, et souvent c’est seulement par ignorance qu’on croit trouver du neuf.

Quelquefois cependant, on ne trouve rien; aucune réponse à certaines questions qui ne sont pas nécessairement sans issue et qui paraissent d’une importance capitale pour survivre à la tentation de l’absurde. Chercher à y répondre est l’objet de la philosophie. C’est alors seulement qu’écrire devient nécessaire. La philosophie, évidemment, n’est pas une profession, c’est une attitude devant la vie. Les cyniques étaient des clochards, Marc-Aurèle était empereur, et Descartes, militaire. Ni Pascal ni Kiekegaard n’étaient, non plus, professeurs de philosophie. Inversement, comme Kierkegaard et Nietzsche l’ont brutalement enfoncé dans les crânes, il n’y a pas moins philosophes que les fonctionnaires de la philosophie stipendiés par l’Etat pour essorer leurs éponges à fiente et cracher leur fumée par les cheminées de l’Usine à gaz. Ils ont eu toutefois une énorme influence sur notre époque: ces imbéciles prébendés ont fait passer la philosophie pour une activité vaseuse de vauriens et de parasites – ce qu’ils sont, en effet: des « professeurs de vent », comme dit Claude Roy.

Malheureusement, ils ont aussi fait oublier au monde que la philosophie, bien plus que le rire, est le propre de l’homme. Qu’est-ce que l’homme, en effet, sinon un animal qui s’interroge sur le sens ultime de ce qu’il fait et de ce qui lui arrive? Mais commençons plutôt par dire ce que la philosophie n’est pas: l’amour de la sagesse. Sans doute, il est superflu d’épiloguer longuement sur l’insupportable abaissement de l’intelligence par la culture générale au profit d’une affectivité factice et fonctionnelle réglée non sur les sentiments mais par des jeux de société. La culture générale est en fait la culture américaine qui réduit le monde en fiches suivant le plus petit dénominateur commun et s’estime quitte de l’effort de comprendre moyennant quelques caricatures hollywoodiennes où l’essentiel est anéanti. En dépit de ce qu’en disent les digests de culture générale en vente à dix « Heuros » en supermarché, « philosophie » n’a jamais signifié pour les Grecs « amour de la sagesse », au moins dans le sens courant qu’on donne à ces deux mots.

Etre « sophos », c’est avoir le coup d’oeil technique de l’artisan qui comprend les mécanismes pour agir dessus. Sophia, c’est le savoir-faire de l’artisan ou de l’artiste: on parle de sophia à propos de quelqu’un qui sait jouer de la lyre ou sculpter une statue. Il y a donc à l’origine dans « philosophie » un aspect pratique et un aspect actif qui en font tout le contraire d’une activité contemplative, inerte et oiseuse. Evidemment, par un phénomène d’extension légitime, philosophia devient la passion pour la connaissance, c’est-à-dire la quête des principes ultimes qui régissent et organisent l’ordre du monde. Essayer de comprendre les fondations du monde fut de tout temps l’activité des vrais philosophes. Les premiers d’entre eux étaient appelés « physiciens » parce qu’ils s’étaient précisément assigné comme tâche de comprendre les lois de la Physis, autrement dit les lois de la Nature. Ainsi, Thalès, Grec ionien de la haute antiquité, soutenait que le monde est un vaste organisme vivant et que l’eau est le principe ultime de toute vie.

Cette idée d’une âme du monde, c’est-à-dire d’un principe d’organisation capable d’animer la matière, répond à une question permanente et poignante de la condition humaine, une question sans nom, informulable, d’où jaillissent le désir d’immortalité, le désir de donner la vie, le désir de vivre intensément et les problèmes qui lui sont associés: pourquoi vivre? Comment bien vivre? Qu’est-ce que la vie? Que fais-je au monde? Car l’homme, en tant qu’homme, a toujours le sentiment d’être « divorcé du monde », un élément étranger au monde qui l’entoure. Ce n’est sans doute pas sans rapport avec son caractère néoténique supposé par Cuénot: le développement de l’homme est suspendu à un stade d’immaturité fonctionnelle qui l’oblige à se compléter par des moyens artificiels pour se prolonger efficacement dans le monde. En quelque sorte, l’homme est essentiellement technicien; depuis toujours, c’est par l’intermédiaire de prothèses qu’il est obligé d’agir sur son environnement. L’avantageuse compensation de la néoténie permet justement cela: du fait que l’homme ne se spécialise jamais, qu’il n’acquiert jamais les comportements déterminés de l’animal fini, il conserve une plasticité qui lui permet de s’adapter à une multitude d’environnements divers. Par la technique.

Le premier homme a donc nécessairement été un homo faber, un artisan. Les premières questions qu’il s’est posées, c’est : où suis-je? Et: comment faire? On observe que les plus anciennes zones du néocortex répondent à ces questions. Mais cela ne veut pas dire, en dépit de ce que Bergson soutenait, que l’intelligence pratique ait précédé l’intelligence conceptuelle comme s’il existait une opposition entre les deux. D’abord, pour savoir faire (et l’on a vu que c’est là ce qu’on appelle « sophos » en grec ancien), à moins d’être mû par l’innéité de l’instinct, il faut apprendre, et pour apprendre, il faut évidemment conceptualiser. Dire d’un artisan qu’il peut se passer de l’intelligence conceptuelle témoigne qu’on a très imparfaitement étudié la question. Ensuite, tout indique que l’homme a depuis l’origine eu besoin de répondre à des questions d’ordre ontologique, précisément sans doute à cause d’une ontogenèse inaboutie et de cette séparation d’avec le monde dont il a de tout temps cherché à soulager la cruauté. C’est de cette séparation que naît cette qualité de la conscience qui n’est spécifiquement qu’humaine – cette faille de néant, dont parlait Sartre, qui est d’abord conscience d’une souffrance morale, d’une absence originelle sur fond de quoi le reste ne fait qu’organiser ses formes volatiles.

Les plus anciens témoignages de l’art pariétal ou de l’art littéraire l’indiquent clairement. Les « mains négatives »  sur les parois des grottes préhistoriques montrent qu’il s’agit, figurativement, de sceller sa main dans le sang aux parois du monde, aux entrailles de la terre mère. Ici, la main, qui est l’instrument de l’action devient celui de la passion, de la souffrance, d’une forme de supplique. De même, dans l’Epopée de Gilgamesh, vieille de 5000 ans, Enkidu, l’homme sauvage arraché par la séduction à l’harmonie de la bestialité, ne peut plus y revenir et il en conçoit une double haine envers les humains et cette Nature qui ne veut plus le reconnaître. Le couple Enkidu-Gilgamesh est d’ailleurs tout à fait caractéristique du malaise humain, entre nostalgie du bon sauvage et aspiration au surhomme. Avec Enkidu chassé de sa jungle, nous ne sommes pas loin du paradis perdu, mais la Genèse biblique se complique d’un autre élément, et c’est celui-là qui justement nous intéresse: l’hubris.

On tient communément pour admis qu’Adam et Eve ont été chassés du paradis pour avoir péché. Mais en quoi ont-ils péché? Leur crime, selon moi, est le même exactement que celui de Prométhée (celui qui sait avant les autres): ils ont voulu devancer la providence divine. En d’autres mots, mais très exactement, ils ont voulu « doubler » Dieu, c’est-à-dire l’ordre naturel. C’est ici qu’on touche aux racines mêmes de toute religion. Car la condition humaine est essentiellement associée à la technique. Or l’élaboration technique elle-même se confond toujours plus ou moins avec la capacité prédatrice à prendre de vitesse, à anticiper sur l’ordre naturel pour des raisons évidentes de contrôle et de domination. On observe d’ailleurs que la prédation et la technique empruntent une seule et même voie corticale, la plus ancienne mais celle aussi qui a produit dans le cerveau ses excroissances les plus récentes. Avec l’évolution, la tendance au contrôle anticipé s’est hypertrophiée jusqu’à devenir presque monstrueuse chez l’homme moderne qui s’efforce d’évacuer tout imprévu d’une Physis coupée du Logos, et seulement considérée désormais comme un gisement de matière exploitable. Enfin, avec l’explosion d’une haute technologie à la portée de tous, des centaines de millions d’individus ont commencé à s’absorber dans leurs prothèses pour ne plus faire que l’objet de leurs objets, une annexe finalement contingente d’un produit commercial – c’est la standardisation par le bas de l’humanité prise à son propre piège, déshumanisée par l’artifice de l’immédiat qui la prive de toute conscience.

Certainement, c’est là une erreur qui sera fatale à l’homme. Mais peut-être l’homme est il lui-même une erreur, une aberration de l’évolution. Contrairement à ce que pensent les écologistes, l’homme ne détruira pas le monde qui en a vu bien d’autres, et encore moins l’Univers au regard de quoi la terre, cette poussière, n’est rien. Il est en revanche tout à fait possible qu’il soit en train de collectivement se suicider. Moralement d’abord. Le reste suivra avec la ruine de son écosystème.

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