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L’ANARCHO-GAULLISME
ENTRETIEN DU 28 JUIN 2004 AVEC EMMANUEL LEGEARD

Jean-Marie Tremblay: J’ai lu qu’on vous décrivait comme un anarcho-gaulliste, est-ce que ce n’est pas un monstre étrange et très français, l’anarcho-gaullisme?

Emmanuel Legeard: Je ne sais pas qui a dit ça, mais c’est une absurdité en ce qui me concerne.

Jean-Marie Tremblay: Vous confirmez donc que cette expression n’a aucun sens?

Emmanuel Legeard: Non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Anarcho-gaulliste a un sens. Ce qui n’en a pas, c’est de me décrire au croisement de deux perspectives politiques qui n’existaient plus depuis vingt ou cinquante ans quand j’ai voté pour la première fois – le mode actuel de scrutin étant d’ailleurs contraire aux principes de l’anarchisme et peut-être au fond du gaullisme qui semblait désireux de faire la part belle à la démocratie directe. De Gaulle a démissionné à l’issue d’un référendum, et d’un référendum qui visait à la réorganisation des pouvoirs publics en faveur du régionalisme, c’est-à-dire du fédéralisme, donc de la combinaison chère aux anarchistes du principe de subsidiarité et du principe de suppléance… Bref du pouvoir des gens de décider par eux-mêmes ce dont ils ont besoin pour eux-mêmes suivant leurs compétences. Hein: « De chacun selon ses compétences, à chacun selon ses besoins ». Pas spécialement un principe fasciste, on en conviendra.

Jean-Marie Tremblay: Mais de Gaulle, anarchiste?!?

Emmanuel Legeard: Oui, évidemment, c’est une conception en décalage avec la désolante infantilisation des idées qui réduit tout à des schémas d’opposition manichéens, type culture générale. Mais c’est parfaitement défendable. Ceci dit, vous avez raison, c’est très français. Et dépassé. Mais ni plus ni moins que Proudhon, en somme. Si vous voulez, on peut concevoir l’anarcho-gaulliste comme une espèce de « gaullien spontex », je veux dire de « mao spontex » gaulliste qui se serait représenté de Gaulle comme le premier anarchiste de France luttant contre l’Etat pour l’Ethnos, c’est-à-dire, pour reprendre les expressions de Maurras, contre le pays légal pour le pays réel, défendant personnellement les patries charnelles contre la bureaucratie, contre les délires des intellectuels et des hauts-fonctionnaires… bref comme un homme aux côtés des « vraies gens », comme on dit, et non comme un technocrate qui cherche à réduire le peuple à une abstraction statistique ou idéologique. Voilà pourquoi on peut certainement classer Roger Nimier, qui se disait « gaulliste maurrassien », parmi les anarchistes de droite. Nimier était très gaulliste jusqu’à la guerre d’Algérie, mais il n’a pas supporté le démembrement de l’Empire. Alors qu’en fait… l’autodétermination… c’était un geste pragmatique, peut-être cynique, peut-être idéaliste – mais qui en tout état de cause peut aussi s’interpréter en termes anarchistes.

Jean-Marie Tremblay: C’est très original, ce que vous expliquez là, je n’ai jamais entendu ça nulle part… mais qu’est-ce qu’il a concrètement réalisé du programme anarchiste?

Emmanuel Legeard: La Sécurité sociale? C’est plus que tous les anarchistes officiels réunis depuis que l’anarchisme existe. Or c’est leur programme. Les anarcho-syndicalistes ont trois mots d’ordre – enfin… « avaient »: action directe, démocratie directe, solidarité. La démocratie directe, de Gaulle l’a tellement voulue qu’il a accepté son verdict. En fait, de tous les régimes soi-disant républicains en France, seuls deux ont tenté la démocratie directe: la deuxième République de Lamartine, une république qualifiée d’ « extrême-gauche » par la droite orléaniste – c’est-à-dire le parti de la Banque – et la cinquième République sous de Gaulle, une république qualifiée d’ « extrême-droite », toujours par la droite orléaniste. Par opposition à ces deux conceptions, la Banque, elle, ne parle de « République » que pour l’opposer au peuple. Elle ne défend l’Etat que pour mieux détruire l’Ethnos. Dans République, elle met le même « publique » que le souteneur met dans « fille publique »: le pays est sa chose à exploiter froidement, elle le profane, elle le prostitue, elle le vole, et elle n’entend pas qu’on l’arrête. Vous résistez? Aussitôt les noms fusent dans les médias qui, évidemment, lui appartiennent: « extrême droite! », « extrême gauche! » Pour la Banque, la France est un hôtel, et manifestement, c’est un hôtel de passe…

Jean-Marie Tremblay: Mais de Gaulle, là-dedans?

Emmanuel Legeard: Eh bien, il a réalisé une foule de mesures de solidarité par répartition avec un double objectif, doublement admirable en ce qui me concerne: premièrement, assurer la dignité aux laissés-pour-compte du progrès, deuxièmement, libérer le progrès collectif du frein de la misère humaine. Donc voilà déjà, tout de même, deux points satisfaits ou en voie de satisfaction: démocratie directe et solidarité. C’est colossal. Reste l’action directe. L’action directe a toujours été associée à ce que les anarcho-syndicalistes comme Emile Pouget appelaient la « minorité agissante » qui guide et entraîne la masse. Les gaullistes ne se sont jamais conçus autrement, je pense. Je parle des vrais gaullistes. Ceux qui sont morts depuis longtemps.

Jean-Marie Tremblay: Ce qui me dérange, c’est que de Gaulle était nationaliste. Théoriquement, l’anarchisme est incompatible avec le nationalisme.

Emmanuel Legeard: Théoriquement, l’anarchisme est incompatible avec l’idée d’Etat, parce que – là-dessus, tous les anarchistes sont d’accord – l’Etat est une idée moderne et artificielle qui ne tient aucun compte des réalités humaines et écrase par la « raison d’Etat » toute personne qui s’opposerait à son autorité forcément illégitime. Réduit à sa plus simple expression, l’anarchisme, c’est ça: c’est s’opposer à l’autorité illégitime. A partir de là, suivant les tempéraments, on peut extrapoler une infinité de développements qui aboutiront à telle ou telle forme d’anarchisme parfois incompatible avec les autres. Mais fondamentalement, le nœud c’est ça. Quand l’Etat usurpe le nom d’Etat-nation, évidemment, le nationalisme devient par contamination obligatoire un argument d’oppression et de répression dont l’autorité illégitime est combattue par l’anarchiste. C’est le modèle révolutionnaire français, qui d’ailleurs s’est assez mal exporté, ce qui devrait donner à réfléchir sur le paradoxe d’un prétendu universalisme qui est en réalité une fiction d’autiste très européocentrique. Le nationalisme gaullien était à peu près l’inverse: il consistait à recentrer les préoccupations politiques sur la nation au sens de peuple et à dialoguer personnellement avec elle. Sans tenir aucun compte de l’avis des corps intermédiaires de notables qui ont toujours eu avantage à confisquer la démocratie représentative à des fins personnelles. Bref, l’Ethnos primait l’Etat.

Jean-Marie Tremblay: Enfin… le nationalisme français est avant tout un nationalisme universaliste…

Emmanuel Legeard: Attention à la subversion du vocabulaire; c’est quoi, le nationalisme universaliste? Le nationalisme universaliste de la France est sans rapport aucun avec la prostitution du pays, l’ouverture des frontières à tous les vents ou l’exportation forcée de la soi-disant démocratie, autrement dit ce bizarre mélange de suicide collectif et de néo-colonialisme… qui sans doute est aussi fructueux pour ceux qui l’organisent qu’il a été fatal à tous les autres. Une « certaine idée de la France » – il est là l’universalisme. Et c’est un universel singulier parce que la France tire de son histoire un processus de différenciation qui lui est spécifique et personnel et qui est la manière intériorisée dont les Français se conçoivent du point de vue cosmobiologique, à la fois libres et enracinés, mais mythologiquement voués aussi à déployer leur existence comme un projet autonome dans le monde où ils se projettent. Pour un anarcho-gaulliste, l’universalisme français, c’est celui de la radicalité transhistorique, c’est la conscience que la France est à la fois déterminée par un patrimoine à défendre et irréductible à cette détermination. Sinon la France serait une caricature, et non un universel, c’est-à-dire une idée vivante. Pour de Gaulle, c’est la nature du peuple français qu’en lui l’universel se singularise et apparaît aussitôt sous une forme et un nom qui le délivrent de la banalité de la convention et le montrent tel qu’en lui-même, concrètement – car c’est le concret qui est irréductible; l’abstrait est classé d’avance.

Jean-Marie Tremblay: Concret… N’empêche qu’on a beaucoup dit que de Gaulle aimait la France, mais pas les Français…Ce n’est pas ce que j’appellerais une figure révolutionnaire!

Emmanuel Legeard: Je pense exactement l’inverse. Le régime gaulliste était un régime personnel, je ne parle pas de la définition misérable du Petit Robert, je veux dire: de Gaulle était la personne à partir de laquelle toutes les personnes en France pouvaient exister en tant que françaises, c’est-à-dire s’arracher à la médiocrité pour se singulariser concrètement, sur le plan universel, par des qualités supérieures. De Gaulle aimait la France; il n’aimait pas le Français en gelée. C’est pourquoi il pensait qu’une métamorphose révolutionnaire était indispensable pour préserver ce que la France avait d’éternel. Pour lui, l’équilibre ne pouvait se conserver que par la conquête du progrès. Le gaullisme, c’est une philosophie de l’action qui met au sommet la loi de l’effort. Il ne s’agit pas de renoncer à ce qu’on est, mais au contraire de l’affirmer par la participation, par l’action de défense et d’illustration de « l’âme française » au sens où Oswald Spengler l’entendait, c’est-à-dire comme la forme en puissance dans la matière inerte d’où seule la vie peut la tirer par l’action.

Jean-Marie Tremblay: C’est intéressant, cette allusion à Spengler, car de Gaulle avait aussi une vision raciale de la France. Peyrefitte raconte qu’il disait que les Français étaient « un peuple européen de race blanche, de culture gréco-romaine et de religion catholique »….!

Emmanuel Legeard: Si on va par là, alors… Bakounine était un panslaviste révolutionnaire; le panslavisme, après tout, qu’est-ce que c’est, sinon l’affirmation que les frontières sont transcendées par les solidarités biologiques et que la culture est le produit de la race? Tous les théoriciens de l’anarchisme au XIXe siècle tiennent pour acquise l’existence de « races humaines », et loin d’être complexés de ce qu’ils sont, ils le revendiquent avec aplomb – au nom, justement, de l’anarchisme. Proudhon, par exemple, explique dans son essai sur le principe fédératif que si le nationalisme est à rejeter absolument, c’est parce qu’il s’oppose aux races et aux climats. Je vous retrouverai le passage si vous voulez. Alors, Bakounine, raciste? Proudhon, raciste? Non, certainement pas dans le sens qu’on donne aujourd’hui à ce mot, c’est-à-dire motivés par la haine des autres. Au contraire, ils étaient pour la coopération entre eux de tous les hommes; mais ils étaient darwiniens donc persuadés que notre organisation biologique n’est pas le produit du hasard, mais de la nécessité, et que le vrai problème consiste à faire coïncider la liberté personnelle avec un déterminisme qu’en tout état de cause ils jugeaient bon puisqu’il était le vecteur de la différenciation et de l’élévation du niveau de conscience. C’est d’ailleurs pour cette raison même qu’Emile Gautier et Kropotkine s’opposaient au « darwinisme social » de Spencer – lequel représentait à leurs yeux une rechute dans la barbarie, une négation de l’évolution et de la spécificité humaine.

Jean-Marie Tremblay: Mais de Gaulle, c’était la toute-puissance de l’Etat… je veux dire, dans les faits?

Emmanuel Legeard: Oui et non. Avec de Gaulle, l’Etat est largement ravalé au rang d’instrument à usage extérieur, notamment pour son utilité dans les affaires étrangères, et cet instrument sert à défendre les intérêts de la nation vivante, c’est-à-dire du peuple français qu’il faut élever à la conscience de sa personnalité collective à travers l’actualisation d’une certaine idée de la France. Finalement, c’est assez semblable à la manière dont les « anarchistes » catalans formulaient leur nationalisme personnaliste au cours de la guerre civile espagnole. Comme Pujol l’a expliqué, « l’homme concret ne peut arriver à se produire pleinement si ce n’est dans une communauté nationale, laquelle joue comme un élément de formation et de définition des hommes. » Dans une certaine idée de la France, il faut prendre idée au sens fort, au sens platonicien ou hégélien. L’anarcho-gaulliste peut supposer que de Gaulle pense comme Spengler – mais aussi comme beaucoup de théoriciens anarchistes – que tous les peuples ont leur personnalité et que leur évolution historique est liée au déploiement graduel et séparé d’une espèce de structure transcendantale, d’un archétype, d’une idée qui non seulement ne les oppose pas nécessairement les uns aux autres, mais leur fournit au contraire le seul médium à travers quoi ils puissent communiquer sur un plan supérieur, sur le plan de « l’esprit », afin de réaliser un monde, un cosmos, ou tous les peuples en collaborant se renforceraient mutuellement, comme les organes d’un organisme bien réglé. L’Europe gaullienne des nations, l’indépendance algérienne, le Québec libre, le fédéralisme régional vont clairement dans ce sens-là.

Jean-Marie Tremblay: J’ai l’impression que vous plaquez des concepts spécifiquement legeardiens comme l’ipséité ou la méthexis sur une politique gaullienne qui était beaucoup plus cynique que ça… Ce qui prouve que vous êtes bien le théoricien de l’anarcho-gaullisme! (rires)

Emmanuel Legeard: Je le répète, ce serait absurde d’échafauder une théorie sur un mouvement qui pour des raisons historiques et géopolitiques évidentes a cessé de pouvoir exister il y a cinquante ans. Vous m’avez demandé de développer un concept assez singulier en tant qu’historien des idées, ce que je suis effectivement par décret universitaire – autant dire que ça ne vaut rien, surtout en l’état actuel des choses. Je vous donne donc mon opinion privée à partir de ce que je pense connaître un minimum. C’est tout. Mais puisque vous évoquez l’ipséité, effectivement, c’est l’affirmation de la personnalité dans la réalisation de soi-même par soi-même, c’est-à-dire dans la méthexis, dans une participation autonome à une idée démonique directrice – autrement dit: à l’idée qu’on se fait de soi-même en tant qu’elle donne sens à tout le reste du point de vue historique. Au contraire, l’identité et la mimésis sont des produits de l’économie de marché qui s’appuie sur les droits de l’homme et l’individualisme pour folkloriser les différences et les neutraliser dans une caricature invalidante, abolir les frontières qui protègent les peuples des requins de la haute finance et pousser à son maximum le rendement de la guerre de tous contre tous…

Jean-Marie Tremblay: Je vous arrête si vous permettez. Ce que vous venez de dire là, je crois que c’est assez profond, et inusuel, pour qu’on s’y attarde. Pourriez-vous développer, mais le plus simplement possible, pour qu’on y voie plus clair?

Emmanuel Legeard: L’individualisme, c’est la compétition féroce, la barbarie; la guerre de tous contre tous, la « régression reptilienne » comme dit Rapaille. L’anarchisme n’est pas individualiste. L’anarchisme est personnaliste. Et la personne, brutalement, c’est le contraire de l’individu. L’individu, c’est le moi négatif qui n’existe que par l’exclusion ou l’instrumentalisation de l’autre. C’est un manque, c’est un néant, un vide que la consommation remplit, c’est l’homme sans qualités, qui se définit par la marque de sa chemise ou la couleur de ses chaussures. C’est une merde. La personne, au contraire, est le fondement de toute morale. Elle exprime sa présence au monde dans la participation historique, donc volontaire, politique, généreuse, à l’idée collective. La personne, c’est l’être humain dans ce qu’il a d’unique, l’absolu qui rend sacrée la vie de l’homme libre, la façon dont celui-ci se définit par les plus élevées de ses qualités qui font qu’il est lui, et non un autre; et par conséquent – vous comprenez? – à cause de ça précisément: la personne différenciée, avec ses qualités positives, c’est aussi la condition d’existence de l’autre, la possibilité de son apparition. La générosité, la compassion, le sens du devoir envers l’autre partent de cette différence qui est la clef de toute conscience, donc de toute conscience morale.

Jean-Marie Tremblay: J’étais venu vous écouter à ce colloque à la Sorbonne en 1998: Mimésis et Némésis… Cette participation que vous évoquez, c’est votre concept de la méthexis que vous opposiez à la mimésis de René Girard, c’est juste?

Emmanuel Legeard: Oui, absolument. La méthexis, c’est la participation par l’action à l’idéal qui nous unit à la fois spirituellement et « organiquement » comme disait Hegel. Car il y a une dimension spirituelle. L’autre, je peux le toucher physiquement, mais c’est seulement sur un plan qui transcende le physique que je peux réellement entrer en contact avec lui comme semblable à moi et cependant si différent par ses qualités propres et sa vocation particulière. C’est bien à cause de cette dimension spirituelle que la valeur de la personne est sacrée. Aussi, la méthexis exige cette espèce de grâce efficace qui fait coïncider le matériel et le spirituel dans une action directe et absolue, désintéressée et significative. C’est quelque chose de commun à l’eudémonisme arnarchiste, au karma yoga et à la phénoménologie hégélienne de l’esprit. Au contraire, la mimésis des sociétés individualistes, c’est l’imitation du désir de l’autre. L’individualisme est le produit de la triangulation du désir, ce n’est pas le camp de l’originalité, de l’authenticité et de la liberté, mais le camp de la jalousie, de l’exclusivisme, du fanatisme et de l’uniformisation. C’est ce vice que le libéralisme économique érige en vertu.

Jean-Marie Tremblay: En somme, c’est une espèce de mystique de l’activisme… C’est insolite de le mélanger à l’anarchisme… Non?

Emmanuel Legeard: Vous me paraissez tout de même assez mal informé sur le chapitre de l’anarchie. Il faudrait vous renseigner sur Tolstoï, Georges Tchoulkov, Gandhi, le concept de sobornost…? Vous avez déjà écouté La Butte rouge? [4] Totalement mystique, transsubstantiation: « Ceux qui boivent de ce vin-là boivent le sang des copains ». Ne serait-ce que ce vocabulaire: copains, compagnons… c’est le vocabulaire de la communion… ou de la Commune. D’ailleurs, sous la troisième république, le franc-maçon Bérard, de triste mémoire, accusait les anarchistes auxquels il faisait la chasse d’être le pur produit du mysticisme catholique. C’est faux, bien sûr, mais c’est un fait difficilement révocable que l’anarchisme a une dimension mystique – dimension qu’on trouve dans Kropotkine, Reclus… et qui soutient que la personne, c’est l’absolu en devenir, et que la vraie liberté s’affirme non négativement, en creux, par la privation de liberté des autres, mais positivement parce que je ne peux pas être libre absolument d’être moi sans assurer la même chose aux autres, vous comprenez? C’est un principe extrêmement simple, et il est éminemment pratique, même s’il comporte une dimension qui transcende nécessairement l’individu – sans quoi, pas d’absolu, n’est-ce pas. Pas d’absolu, plus rien de sacré, c’est l’individualisme libertarien, où l’homme ne vaut que par son côté monnayable – c’est la culture de mort.

Jean-Marie Tremblay: J’ai déjà entendu ça, la culture de mort, mais je n’ai jamais trouvé de définition – est-ce que ce n’est pas un vain mot?

Emmanuel Legeard: Non, la culture de mort, c’est le programme politique qui encourage l’instinct de mort, c’est-à-dire la régression dans la barbarie. Qui réduit le concept de liberté à la nostalgie de la boue, celui d’égalité à la standardisation sur le pire, et celui de fraternité à la voyoucratie. Ce contexte social pousse les gens à se replier sur eux-mêmes, sur l’instinct de conservation; ils ne vivent plus, ils survivent parce que plus rien n’a de sens. C’est l’ère du vide obligatoire entérinée par les droits de l’homme négatif – cette idole asexuée, sans passé, sans avenir… l’homme rendu neutre; « neutralisé ». Le système est pervers pour les dominés, mais providentiel pour les dominants: puisque le mal, c’est la personnalité, plus personne ne veut se signaler, sauf par la compétition de tous contre tous. L’individualisme égoïste et jaloux qui pousse les gens à se dévorer entre eux fait marcher le commerce tandis qu’évidemment, on ne songe plus à s’unir contre le pouvoir. L’instinct de mort est gouverné par la répétition, par la mimésis et la mêmeté de l’idem, par l’imitation et la caricature identitaire, par « l’instinct de survie » – car survivre, ce n’est pas un concept historique, ce n’est pas un concept humain; c’est infra-humain.

Jean-Marie Tremblay: C’est ce rapprochement étonnant que vous avez établi, tout à l’heure, entre individualisme, mimésis et caricature…

Emmanuel Legeard: Oui, bien sûr, on est tombé du monde de l’archétype dans le monde de l’image, de la caricature, du stéréotype. L’image est le contraire de l’archétype; elle est matérialiste et mimétique. Donc elle s’oppose à la méthexis, à la participation démocratique et personnelle à l’âme française comme impératif de réalisation de soi par la coopération. La plus belle saloperie, et le tour de force de la propagande atlantiste anti-Français a été de réussir à ce que les Français ne se voient plus qu’au travers des yeux de l’ennemi, comme une caricature ridicule, folklorisés pour le pire. La grande différence entre l’idée, l’archétype et la caricature, le stéréotype humiliant, c’est que tout le monde veut participer de l’idée alors que personne ne veut ressembler à la caricature. C’est ce qui a conduit au divorce entre la France et les Français. Faute d’alternative. Parce qu’il n’y a plus que la caricature de disponible: bidochon, mon beauf, superdupont, astérix… alors que plus personne n’incarne l’idée de la France. Ce qu’il faut voir, derrière ces épiphénomènes, c’est qu’il s’agit d’un blocage destiné à empêcher l’intériorisation de la condition de Français. L’effet net de cette stratégie générale, c’est l’atomisation, le séparatisme, la honte de soi – parfois, la haine de soi – qui crée le vide d’une société de la consommation superficielle et démotivée. Matérialiste et déshumanisée. Là aussi, l’anarcho-gaullisme se conçoit finalement très bien.

Jean-Marie Tremblay: De Gaulle a quand même envoyé les CRS cogner sur les anarchistes, en 1968.

Emmanuel Legeard: A l’époque, ça n’a pas été interprété comme ça. La vérité, c’est que soixante-quinze pour cent des Français ont soutenu de Gaulle. Parce que pour tout le monde, il s’agissait d’une agression étrangère sur le sol français, d’une tentative de déstabilisation du pays orchestrée par l’Etranger. Evidemment, pour un gaulliste, tout dans la politique de de Gaulle inculpait les Américains. Mais l’interprétation est identique du côté de Georges Marchais et du PCF: Cohn-Bendit et compagnie sont des agitateurs téléguidés par Marcuse, agent occulte de l’impérialisme américain. D’où la réponse de Cohn-Bendit par le slogan « Nous sommes tous des Juifs allemands » qui s’adresse directement à l’édito de Marchais dans L’Humanité.

Jean-Marie Tremblay: Mais il y avait aussi de vrais anarchistes parmi les soixante-huitards!

Emmanuel Legeard: A l’époque, les anars politisés, c’est la Fédération Anarchiste de Joyeux – Maurice Joyeux, le grand anarchiste proudhonien du Monde Libertaire -, et Joyeux ne se prive pas d’accuser ouvertement les leaders soixante-huitards, sortis de nulle part pour semer le désordre, d’être des agents de déstabilisation stipendiés par la CIA. Le fait que Joyeux ait dû démanteler un complot d’infiltration de la FA par des soixante-huitards avait porté sa méfiance au paroxysme. Il y avait aussi l’Organisation Révolutionnaire qui dans L’Insurgé parlait sarcastiquement des revendications « ridicules » des soixante-huitards et s’en détachait ouvertement. Je me souviens de Joyeux déclarant que les suiveurs soixante-huitards étaient des « anarchistes de préaux d’école », des fils à papa qui réintégreraient leur bercail de Passy et de Neuilly une fois passé le pic hormonal de printemps. [1] Et ces salauds-là, c’était la pétrolette de l’ouvrier, la 2CV du petit employé qu’ils massacraient à coups de barre de fer. Pas la Rolls à Rothschild. Pas la limousine de Paris Match qui véhiculait gracieusement Cohn-Bendit pour rentabiliser l’événement…

Jean-Marie Tremblay: Est-ce que vous n’idéalisez pas beaucoup de Gaulle?

Emmanuel Legeard: Il n’y a pas à idéaliser une idée. Quant au de Gaulle privé… Mon père était résistant, de la véritable espèce des résistants – celle qui agit et qui ne parle pas, celle qui ne vient pas réclamer son diplôme et qui jette les médailles à la poubelle; la vanité et le courage, je les ai vus incompatibles partout. Son histoire, c’est par d’autres que je l’ai sue. Quand en août 1943, mon père a été arrêté par la Gestapo de Nüttgens, au Mans, il a sauvé par son silence tout un réseau FTP [2] de la JOC [3]. Ces gens-là lui doivent la vie. Lui-même a failli être fusillé sur place, et il l’aurait été sans l’intervention expresse de l’archevêque de Rennes, Clément Roques, dont aucun manuel scolaire ne parle, et à qui beaucoup doivent également la vie. Mon père n’avait pas entendu l’Appel du 18 juin, qui est une grosse blague. Mais il allait secourir les blessés sous les bombardements. C’était moins confortable que de se prélasser dans un salon londonien. Ils n’étaient qu’une poignée à faire ça, tandis que le reste se terrait dans les caves ou pillait les foyers abandonnés. A la même époque, le grand père de ma femme était déporté en camp de concentration – 20 ans, résistant; un dur à cuire. Ces gens-là n’avaient aucune estime pour de Gaulle. Aucune. Mais c’est parce qu’ils étaient aveuglés par l’humain. Ce n’est pas le côté intéressant de de Gaulle. De Gaulle vaut comme incarnation transhistorique, comme avatar d’une idée de la France. Tout le reste… est indifférent.

=== Notes de l’Editeur ===

[1] NdE: Marcuse lui-même a dit à peu près la même chose dans un entretien à L’Express, en septembre 1968. Le temps leur a donné raison…

[2] NdE: Francs-tireurs et partisans – Organisation armée de résistance à l’occupation allemande de la France. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les F.T.P., ou Francs-tireurs et partisans, avaient été créés par le Front national, lui-même mouvement de résistance en zone nord à partir de juin 1941. Le FN était prépondérant dans le milieu ouvrier et dominé par le Parti communiste.

[3] NdE: La Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) était une association de jeunes ouvriers catholiques fondée en 1925 et qui s’est très largement illustrée dans la Résistance, certains éléments de la JOC rejoignant les FTP pour des raisons de proximité logistique, JOCistes et FTP étant souvent collègues de travail au sein du monde ouvrier et syndiqués à la Confédération générale du travail (CGT) qui les invite à entrer en résistance après l’instauration du Service du travail obligatoire (STO) le 7 mai 1942.

[4] Krier/Montéhus, La Butte rouge, domaine public (1923). Vous pouvez télécharger le mp3 ici: http://uptobox.com/jtk328w6o166 [FAITES SYSTEMATIQUEMENT UN SCAN PREALABLE AVEC VIRUSTOTAL. COM]