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EMMANUEL LEGEARD: LES ENTRETIENS DE MILAN

par Andrea Rossi©

PREMIER ENTRETIEN

15 septembre 2015

Emmanuel Legeard est docteur en Sorbonne, historien des idées, et professeur de civilisation française. Il est l’une des personnes intellectuellement les plus brillantes que j’aie eu la chance d’interviewer au fil du temps, et ses réponses méritent certainement quelques relectures fructueuses!

Andrea Rossi: Vous avez un jour répondu à une interview où vous avez parlé de dictature morale instaurée sous Mitterrand… C’est une dictature marxiste qui tait son nom?

Emmanuel Legeard: Une dictature marxiste? Où? En France?? Il ne me semble pas, non. Ce que nous supportons massivement et de façon aiguë, c’est un régime néo-libéral qui démantèle les acquis sociaux et les infrastructures publiques pour financer les multinationales et ouvrir aux requins de la mondialisation l’accès sans restriction au bien national! Vous appelez ça marxiste, vous? Mitterrand n’a pas instauré une dictature marxiste! Il a fait entrer la France dans la démocratie libérale… ou plus exactement la démocratie néo-libérale, mais c’est superflu de le préciser. On sait bien ce que libéral veut dire, aujourd’hui.

Andrea Rossi: Je parle du climat idéologique à l’école, dans les médias…

Emmanuel Legeard: C’est totalement différent! Effectivement, nous vivons dans un climat de terrorisme intellectuel polarisé par les mots-gâchettes du marxisme culturel de l’Ecole de Francfort, ce qu’on appelle aujourd’hui le « politiquement correct ». Mais le marxisme culturel n’a rien à voir avec le marxisme! C’est la langue officielle de la démocratie libérale qui l’instrumentalise pour contrôler l’opinion publique par l’intimidation majoritaire. Parce qu’objectivement, le politiquement correct sert les intérêts de la démocratie libérale. C’est l’outil clef du capitalisme post-industriel: aujourd’hui, les T-shirts « Che Guevara » à destination des fils à papa de l’extrême-gauche caviar sont fabriqués en série dans des sweat shops du tiers-monde… où les kapos des multinationales enchaînent les gosses à des tables pour un bol de riz par jour. Mais ça, c’est loin, vous comprenez.

Andrea Rossi: Donc le marxisme culturel serait la langue de la domination du capitalisme néo-libéral à travers la démocratie libérale?

Emmanuel Legeard: Evidemment. Le marxisme culturel, c’est la langue de cette nouvelle classe sociale post-industrielle, les fonctionnaires « culturels », les « créatifs », toute cette industrie d’inutiles et de fumistes « connectés » qui gagnent beaucoup d’argent à vendre du vent, de l’image et du réseau, des « conseils », de la « com », de la « pub » et qui travaillent dans le sociétal, le juridique, la finance, l’informatique… Ils sont totalement déterritorialisés, ne croient qu’au fric, ils vivent dans des résidences ultra-sécurisées, comme les privilégiés dans Soleil vert, et ils sont parfaitement indifférents au sort des populations enracinées: paysans, ouvriers… tout ça leur est égal. Ce n’est pas la justice sociale qui les intéresse, mais leur petit « épanouissement » hédoniste et la satisfaction de leur narcissisme. Ces gens-là ne sont pas marxistes, ce sont – comme disait Gorz dans sa Critique du capitalisme quotidien – « les agents dominés de la domination ».

Andrea Rossi: Vous les mettiez en rapport avec la communication…

Emmanuel Legeard: Oui, parfaitement, c’est la classe jaune intercalaire qui assure la « communication », c’est-à-dire la circulation de la propagande aliénante et l’autocensure collective. Bourdieu pensait que c’était une classe inconsciente de son utilisation parce qu’elle est entièrement absorbée par un individualisme… un « individualisme cosmétique », je dirais: captivé par le souci débile de l’extérieur, la Rolex à 50 ans, les séances d’abdominaux, le bronzage parfait, les petites vacances à Mikonos. Oui, chez eux le cosmétique a pris la place du cosmique. Le créatif a remplacé le créateur. C’est un simulacre d’existence. C’est le « citoyen », quoi – le flic bénévole de la pensée qui ne pense pas lui-même… en fait, sycophantoyen serait plus exact.

Andrea Rossi: Donc, l’écrasement de la libre entreprise, le droits-de-l’hommisme, tout ça est sans rapport avec le marxisme – c’est la démocratie libérale?

Emmanuel Legeard: Je ne sais pas si vous avez déjà entendu parler du Mille Milliards de Dollars de Verneuil? Georges Marchais l’avait fait projeter dans les cellules. Ce film explique lucidement comment c’est la multinationale qui tue la libre entreprise en France, et non le « marxisme ». En France, les firmes multinationales ne payent pas l’impôt sur les sociétés. C’est du marxisme, ça? Quant aux droits de l’homme, ils servent essentiellement à abolir la personne. La personne, c’est l’homme irremplaçable. Donc il s’agit avec les droits de l’homme d’obtenir un homme sans qualités, c’est-à-dire un « homme remplaçable » à merci à intégrer au « capital humain », ce mot d’un cynisme épouvantable que tous les imbéciles rabâchent parce qu’il est à la mode, sans prendre conscience de l’inhumanité radicale de cette dépersonnalisation des êtres humains sentant, pensant et nécessairement enracinés. Le capital humain, c’est le cheptel humain, ni plus ni moins. Cheptel transhumant au bon plaisir de la haute finance mondiale, cela va sans dire.

Andrea Rossi: Les droits de l’homme sont utilisés aussi pour agresser toutes sortes de gens « préventivement »…

Emmanuel Legeard: Oui, les droits de l’homme servent aussi, comme je l’ai montré il y a longtemps, à diaboliser quiconque s’oppose aux gardiens auto-proclamés de cette idole abstraite qu’est l’homme sans qualités, l’homme des droits de l’homme. Comme ils ont imposé l’idée qu’ils sont les bergers de la masse quantifiée, on admet qu’ils puissent décréter qui est « l’Ennemi de l’Homme ». Or l’Ennemi de l’Homme, on sait bien que c’est l’autre nom du Diable. Qui est le Diable, dans une démocratie libérale? C’est la classe dangereuse: le pauvre qui pense, et surtout l’autochtone dépossédé qui risquerait de revendiquer le droit de faire ce qu’il veut chez lui. Et donc les droits de l’homme, comme on peut le constater dans les faits, sont utilisés pour neutraliser d’avance tout adversaire capable de s’élever par le mérite et qui aurait un droit de revendication légitime sur l’exercice du pouvoir en France. C’est ainsi qu’on se retrouve du jour au lendemain qualifié de nauséabond – parce que le diable pue, c’est bien connu. Il sent le soufre. En ce qui me concerne, l’emploi de l’adjectif « nauséabond » témoigne à lui seul que nous avons chuté dans la dictature et la barbarie: vous vous rendez compte? Dire de quelqu’un qu’il « pue » parce qu’il ne partage pas l’opinion propagée par la radio d’Etat? C’est effarant, le degré où nous sommes tombés. C’est ça, la démocratie libérale.

Andrea Rossi: Comment pourrait-on délimiter durement le phénomène de la démocratie libérale pour éliminer cet effet de flou artistique dont il est un peu nimbé- ce serait possible à faire?

Emmanuel Legeard: La démocratie libérale, c’est la démocratie livrée au libéralisme économique mondialisé, c’est-à-dire le pays légal vendu au capitalisme antinational. C’est la confiscation de la représentation nationale par le régime des partis, donc les coalitions d’intérêts particuliers associés à des concurrences transnationales où la France a tout à perdre et rien à gagner. La démocratie libérale s’est installée avec la domination américaine sur l’Europe. On nous a expliqué qu’il n’y avait pas d’alternative, ce qui est le discours de tous les régimes totalitaires, et on a même carrément décrété la fin de l’histoire. Et puis, aux gens qui avaient besoin de justifier leur soumission au nouvel ordre mondial on a jeté en pâture l’argument miteux de la « Rule of Law »: c’est le meilleur système possible parce qu’il s’appuie sur la souveraineté du droit… Oui mais quel droit? Qui décide du droit? Qui sont les gardiens du droit et qui gardera les gardiens? On a vu, au cours des 30 dernières années que nos gouvernements s’arrogeaient le droit de trafiquer la Constitution – autrement dit le contrat social, la loi fondamentale que le peuple se donne à lui-même et qui garantit la validité des autres lois – et sans consultation populaire, ou même d’imposer des constitutions rejetées par voie de référendum….

Andrea Rossi: Vous pensez à Sarkozy qui est un démocrate libéral…?

Emmanuel Legeard: Oui, bien sûr, puisque c’est un atlantiste; c’est lui qui nous a imposé le Traité de Lisbonne rejeté par la majorité absolue des Français. Voilà, c’est la conception toute particulière de la res publica par les démocrates libéraux. Maintenant, puisque les partisans de la Rule of Law sont des atlantomanes bien dressés par leurs maîtres et qu’ils sont idéologiquement conditionnés à se prosterner au pied du droit anglo-saxon: est-ce que la Rule of Law, comme ils disent en bon français, peut être sauvée par le principe du précédent, de la « jurisprudence » – le mot ritournelle des séries américaines? Et qui décide de la jurisprudence? Le Syndicat de la magistrature? L’argument de la Rule of Law est un argument totalement suranné qui exploite une idée du XIIIe siècle possible seulement quand la loi est dérivée d’une Loi majuscule absolument intangible – d’une loi des lois:

« Non homicidium facies, non adulterabis, non facies furtum, non falsum testimonium dices, honora patrem et matrem et diliges proximum tuum sicut te ipsum. »

Andrea Rossi: Excusez-moi, je ne connais pas le latin. Je n’ai rien compris à la dernière phrase.

Emmanuel Legeard: Bonne nouvelle, alors: c’est que vous êtes en démocratie libérale.

Andrea Rossi: Que pensez-vous de tous ces gens qui crient au fascisme, au conspirationnisme, au confusionnisme à longueur de temps? Est-ce que ce n’est pas pour verrouiller la pensée?

Emmanuel Legeard: Mais c’est le conspirationnisme qui verrouille la pensée, dilue le débat, abaisse l’intelligence des faits et rend le dialogue impossible! Et le confusionnisme est le vecteur de ce verrouillage, puisqu’il accapare le vocabulaire de la libre analyse pour le cadenasser sur une idéologie véreuse. Quand on s’empare d’une affaire qui mérite d’être sérieusement examinée pour contaminer les analyses d’un soupçon de nazisme, c’est plié, on ne pourra plus jamais en parler. Quant au fascisme, effectivement il se prête au conspirationnisme d’Etat parce que c’est un asservissement des masses par la passion, par une régression infra-humaine au niveau de l’instinct, de l’aboiement, de l’agression, de la persécution, le tout caporalisé et érigé en doctrine autour du culte d’un chef qui se donne des attitudes sublimes. Objectivement, cet asservissement permet la collaboration du patronat avec les syndicats sous le contrôle des banques et traduit la dictature terroriste de la bourgeoisie. Seulement le grand rival du fascisme, la démocratie libérale qui l’a emporté partout sur lui, débouche sur la même chose exactement, le nationalisme en moins. Ou plus exactement, l’anti-nationalisme en plus. La démocratie libérale, c’est l’auto-destruction des peuples.

Andrea Rossi: Est-ce que…

Emmanuel Legeard: Attendez, je voudrais ajouter quelque chose, si vous permettez. Pour revenir au conspirationnisme ou au complotisme qui réduisent tout à un facteur unique, et rapportent tout discours à une origine réconfortante, ils sont toujours ridicules étant donnée l’inextricable complexité du monde. Mais surtout les conspirationnismes sont exclusivement mus par de mauvaises intentions ou de mauvais instincts. Le conspirationnisme est souvent un fonds de commerce, mais les pigeons qui donnent dedans sont libres – ils le font par paresse et par lâcheté. Par paresse intellectuelle, parce que cela leur permet de ne pas analyser plus loin que « C’est encore les Machins! » Par lâcheté parce qu’une fois qu’on a désigné une source universelle de tous les maux de l’humanité, en fait on s’est résigné à tout accepter. On admet simultanément qu’il est impossible de lutter contre cette hydre cosmique. Et je ne connais pas de bord immunisé. Evidemment, la gauche prévaut dans le domaine de la paresse intellectuelle, et la droite dans celui de la résignation qui prend des formes variées entre cynisme et dépression. Par exemple, si je conclus cette interview par: « je suis catholique », les imbéciles de gauche s’empresseront de s’écrier: « Aaah, voilà! » Cependant ils seraient incapables de comprendre ce que je veux dire et ce que ça signifie, mais « AAAh, je vois! » – ça dispense de tout, et c’est tellement gratifiant.

Andrea Rossi: Vous ne pensez pas que les Français ont une morale catholique, donc judéo-chrétienne, qui les éloigne du succès?

Emmanuel Legeard: Pour moi, ce que vous venez dire n’a aucun sens. Premièrement, les Français ne sont pas « judéo-chrétiens ». Ils sont catholiques. Tous les gens sérieux se sont toujours accordés sur le fait indiscutable que le catholicisme est un pagano-christianisme. Le catholicisme a servi de véhicule pour recycler un fonds moral et mystique rigoureusement indo-européen qu’on retrouve de l’Himalaya jusqu’en Armorique en passant par Athènes et la Rome impériale. C’est en cela que le catholicisme traditionnel, c’est-à-dire patristique et canonique, est authentique. Infiniment plus authentique pour nous que le prétendu « retour » au « judéo-christianisme ». Le judéo-christianisme est un phénomène palestinien du Ier siècle de notre ère auquel nous n’avons jamais eu aucune part et qui n’a participé en rien à notre évolution spécifique en tant que Français ou Européens.

Andrea Rossi: Les protestants passent pour plus « tolérants » que les catholiques – je sais que pour vous « la tolérance, c’est la vertu de ceux qui n’en ont aucune » , mais…

Emmanuel Legeard: C’est risible. Quand on compare les catholiques aux protestants, si on exclut les crises et les tempéraments locaux qui sont toujours des exceptions à quoi on ne peut réduire dans sa totalité un phénomène plus que millénaire, le fanatisme religieux attribuable aux prétendus « chrétiens » a toujours été du côté de l’intégrisme testamentaire et évangélique dont il n’est pas l’exception, mais la règle. Je trouve excessivement suspecte la propagande médiatique toute récente qui s’emploie à exonérer systématiquement les protestants de tous les problèmes qu’ils ont causés pour les désigner comme les pauvres victimes des méchants catholiques, ce qui est d’une stupidité consternante et témoigne d’une mauvaise foi tellement extravagante qu’on ne lui trouve pas de nom. En réalité, les sectes protestantes du XVIe siècle étaient toutes tellement fanatiques qu’elles ne s’évaluaient justement entre elles que suivant ce critère du « trop fanatique » ou « pas assez fanatique », et que le reproche qu’elles adressaient aux catholiques était d’être des tièdes, des mesurés, des crypto-païens, des impérialistes européens.

Andrea Rossi: Les protestants ont la culture du succès.

Emmanuel Legeard: Les catholiques n’ont certainement pas non plus la culture de l’échec: la gloire, au XVIIe siècle – en un sens, le siècle le plus catholique que la France ait connu [1] -, c’était quelque chose! Mais si vous me parlez des succès d’argent, des succès sordides de profit financier, c’est certain, la France n’en a jamais fait une valeur dominante. La valeur dominante du catholicisme, c’est la charité, l’agape qui renvoie à un très vieux mot indo-européen signifiant la protection que le seigneur doit aux faibles et aux démunis. Les grandes figures du catholicisme français, c’est saint Martin de Tours, saint Yves de Tréguier, sait Vincent de Paul, et l’abbé Pierre. Je vous laisse réfléchir là-dessus. On est loin des illustrations représentant Jésus Christ avec des biceps hypertrophiés et canardant les « ennemis de l’Amérique » mitraillette au poing. Mais le catholicisme est une religion transcendante, alors que le protestantisme est plongé dans l’immanence. Il ne s’agit pas du tout de la même religion… Je vais vous raconter quelque chose d’amusant. Il y a peu de temps, j’ai découvert et comparé les récits de l’évangélisation de l’Inde par les catholiques et les protestants. Les protestants ont été très mal accueillis, certains se sont fait trucider. Tandis que les catholiques ont été tout de suite reçus avec une grande hospitalité. Les Hindous se reconnaissaient dans la religion que prêchaient les catholiques, et pas du tout dans la religion des protestants. Quand un jésuite un jour s’est ouvert à un Brahmane qu’il s’agissait de la « même », l’autre lui a répondu: « Mais vous prêchez le contraire! » C’est le Brahmane qui avait raison. L’exemple de Robert de Nobili, lui-même considéré comme un Brahmane par les Brahmanes, quoique jésuite, est quelque chose d’éloquent.

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Notes des éditeurs (E.C. et B.T.)

[1] Sur ce point, Emmanuel Legeard paraît rejoindre le grand philosophe catholique Léon Ollé-Laprune, d’ailleurs frappé en 1880 par la loi excluant de l’enseignement les professeurs et les instituteurs catholiques, et défendu par ses étudiants, ligués pour l’occasion contre le Frère trois-points Jules Ferry, ministre de l’instruction publique, par l’élève Jean Jaurès :

« Les Français considèrent la clarté et la beauté des idées comme un privilège qui n’appartient qu’à leur façon de penser et de s’exprimer. Ils estiment que les qualités du fond ne valent que par celles de la forme… A ce point de vue, les théologiens français trouvent une parenté réelle entre leur pays et le catholicisme lui-même. Ils découvrent un parfait accord entre, d’une part, la clarté et l’harmonie des dogmes du catholicisme, l’élévation de sa morale, la beauté de sa liturgie et de son art, et de l’autre, l’esprit et le caractère français. […] C’est encore pour cette raison que l’âge d’or du catholicisme français coïncide avec celui de la littérature elle-même au XVIIe siècle. L’étude de ce siècle ramène au catholicisme : elle opère sur les Français un effet analogue à celui que produisit la résurrection du moyen âge sur les romantiques allemands. »