Mots-clefs

, , , , ,

Nous publions ici les premiers « Fragments inassemblables » d’Emmanuel Legeard, avec son accord préalable. Tout plagiat ou tout emprunt non consenti sera poursuivi.

FRAGMENTS INASSEMBLABLES AUTOUR DE BROUTIN

Saint Michel

Nous sommes le 29 septembre, il est trois heures du matin. Et j’ai sous les yeux le Sisyphe que Christian Broutin a tiré de ses archives et m’a offert pour affinités de pensées.

Dans quelques heures, la lumière inondera le vallon de Clairvaux et je sais qu’à midi, les tours sans faute et les pierres sans tache de la cathédrale de Chartres recevront d’aplomb ce jour martial. Au crépuscule, enfin, quand la terre commencera de s’enrouler dans la nuit, le rayonnement du couchant rougira la cime occidentale du Mont-Saint-Michel – car ainsi va la trajectoire oblique du soleil en ce jour pondérateur des cœurs de pierre. Mais aussi, à cette trajectoire aérienne répond le cheminement d’un homme dans les entrailles de la terre jusqu’à une caverne marine à la voûte effondrée. Les parois s’écartent sur une ouverture triangulaire de dimensions vertigineuses dont les contours escarpés découpent sur le ciel la forme du Mont-Saint-Michel.

Le vrai mont en perspective se profile à l’horizon, comme le désir du désir, inaccessible plénitude de l’être possédé. Et sous ce portail de pierre, dans cette béance originelle de l’incomplétude humaine, ouverte et protégée, les eaux tranquilles clapotent paisiblement en attendant d’être aspirées vers le large sous l’effet gravifique des marées océanes.Objet Obscur

Le Mont trouve tous les moyens de se répéter sans se répéter. C’est l’île mère de toutes les renaissances, et cependant on ne l’atteint jamais. Sauf, peut-être, à la fin des temps, quand les sept tours profanes de Gustave Eiffel auront supplanté les flèches de Notre-Dame, cœur de Paris, et qu’enlacée par une Seine comme un Styx aux eaux visqueuses et noires, l’île de la cité prendra la forme ultime de l’île des morts de Böcklin. Alors des feux de Saint-Elme se formeront à la pointe des antennes et bondissant d’une tour à l’autre dans la fulguration d’un arc électrique, un éclair dessinera dans un ciel d’apocalypse la silhouette du Mont Tombe.

Christian Broutin Peintre Histoires d'aberrationsC’est par un phénomène de résonance qu’on entre dans le monde de Broutin – un monde semé d’îles mortuaires et peuplé de femmes qui vous tournent le dos; des femmes pétrifiées ou au contraire des femmes qui s’enfuient – de femmes hiératiques à la peau bleue, unies à l’infini, délivrées de l’existence, de femmes fantômes, de mélusines abandonnant leurs enfants, de spectres minéraux toujours déjà hors d’atteinte. Ici, une femme à cuisses de grenouille, affolée comme une Mélusine surprise au bain, se précipite vers une fenêtre en bondissant à travers l’éboulement d’une maison qui s’effondre. Là, une autre – la même – assiste à sa métamorphose au fond d’un marécage où s’enfonce une statue colossale au ventre creusé par l’usure.

septième sceauDans un paysage lunaire ou martien, un fantôme de pierre nous tourne le dos. Sur cette planète vierge et sans vie d’où l’érosion est absente, elle s’appuie, les reins cambrés et la poitrine haute sur le manche de son ombrelle fermée qui s’enfonce dans le sable incolore de la nuit. Son visage dérobé est fixé sur le vide.

La peinture de Broutin est hantée par le complexe de Méduse. Avec la fureur froide de l’amnésique abandonné, il exorcise la mère pour en fixer le souvenir hors de lui, pour conjurer dans le carré magique de la toile pétrifiante le visage rétif à la mémoire, afin que le souvenir du souvenir trouve enfin son équilibre hors du temps. Car la mère est la seule incarnation de la femme que rien ne remplace et qui ne se répétera jamais. Alors il se fait un silence d’une demi-heure. Et sous ce dernier des sceaux, la peinture absorbe dans la pierre la foule térébrante des paroles que la mort a suspendues à jamais et qui jamais ne seront prononcées.chroniques martiennes

L’île-mère est un refuge hors d’atteinte, une essence qui se soustrait continuellement à l’accostage. Le Mont-Saint-Michel entre en lévitation comme les castels de Morgane. Suspendu entre ciel et terre, il vagabonde, il accompagne partout le peintre comme une présence à soi, comme la mesure des possibles. Car il n’y a qu’un Mont-Saint-Michel. Où que Broutin le transporte avec lui, quelque forme qu’il lui donne, c’est toujours le même, singulièrement inaltérable. S’il est une chose qui ne change jamais quand on voyage, c’est soi-même.

« Elle est la gardienne entre les deux mondes, disait Jean Clair; celui des vivants et celui des morts, celui des choses qui se voient et celui de ce qui ne peut se voir, celui de l’ordre et de la raison et celui de la folie et du chaos »

La pierre seule peut lui rendre justice.