La Grande Duperie, de Jean Texier, 2002

Comme l’exprime fortement Emmanuel Legeard dans Labyrinthe, la revue des étudiants-chercheurs, étant « machinés » par les médias, nous « sommes le lieu que l’information traverse pour se vomir dans les autres », et accomplir le miracle de la « communication »! Mais cela n’empêche nullement notre « mauvaise foi », car « l’homme s’accommode d’être la machine désirante qu’on veut qu’il soit en s’imaginant que sa capacité à jouir individuellement fait de lui un original. » En fait, l’homme « ne désire que par imitation du désir de l’autre ». « Machiné de bouts et de morceaux », l’homme « n’est rien par lui-même ». Agencé du dehors, il se prend pour un self-made man, sans comprendre qu’il est « un homme (man) dont le moi (self) est artificiel (made) ». Lorsqu’il dit: « je fais ce que je veux », il « ne fait que revendiquer la liberté de ne pas assumer sa liberté », car il trouve plus commode de ne vouloir « que par imitation de la volonté de l’autre ».

La « pression du super-flux collectif » pousse à « dire oui à toute négation de la liberté. » « Celui qui se détourne de la frénésie de l’accumulation insane devient aussitôt suspect à ses contemporains. Il faut amasser, il faut se supplémenter. Consommer sans faim et sans fin, voilà le mouvement psychotrope et hallucinatoire de la conscience super-flux (conscience liquidée, entretenue par le courant dominant qui s’écoule et revient par les individus eux-mêmes, entretenant par là l’illusion que ce qui est a été appelé de leurs voeux), dans lequel s’absorbe le self-made man. Car le « must » est un méta-avoir au-dessus duquel on ne peut s’élever: c’est un « avoir à avoir », qui jamais ne coïncide avec une plénitude de l’être ou de l’avoir absolus… C’est pourquoi le désir du consommateur n’est jamais satisfait et que jamais celui-ci n’entre en repos. Il lui faut toujours ajouter quelque chose au fatras qui l’encombre. »

Au pays de Descartes, grand pourfendeur de « l’autorité bête et méchante », il est étonnant d’observer à quel point les cerveaux sont « nettoyés » à grands renforts d’effets de mode entretenus par les leaders d’opinion. Descartes nous a pourtant légué sa fameuse « méthode » dont la première règle, si on ne veut pas être trompé par « la vanterie d’aucun de ceux qui font profession de savoir plus qu’ils ne savent », est « de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie qu’on ne la connût évidemment être telle; c’est-à-dire d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention; et de ne comprendre rien de plus en ses jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à l’esprit qu’on n’eût aucune occasion de le mettre en doute. »

S’il est très facile d’acquérir et de régurgiter des idées reçues, rares sont les individus capables de penser de façon créatrice ou de bâtir un cadre de référence original fondé non sur un jugement de valeur émotionnel mais sur la signification unique et intrinsèque de chaque expérience! Pourtant, c’est le seul moyen d’échapper à la foule pour accéder à la véritable liberté de pensée qui forge peu à peu un pont entre l’intellect et l’intuition, la logique et l’expérience, seuls instruments que nous possédions pour séparer le vrai du faux. Lorsque les voiles de l’illusion tombent, nous devenons capables de percevoir la nature des mécanismes asservissant notre intelligence, et nous pouvons combattre la façon dont nos émotions colorent en fait la moindre de nos idées.

Jean Texier, La Grande duperie, septembre 2002