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« Un homme qui ose avouer que Proust l’embête ne peut pas être un méchant homme. » Fred Kassak n’a pas le goût des vaches sacrées. Des dialogues géniaux de L’Assassin connaît la musique au « Bon Dieu, mais c’est bien sûr » de Bourrel, son style cynique, subtil et radicalement original a infusé toute une manière de voir et de sentir qui n’appartient qu’à la France. Kassak, simple auteur de romans policiers? Ses nouvelles en témoignent: il est bien plus, et autre, que ça. Et si le lecteur superficiel s’arrête à son aspect désinvolte, c’est peut-être parce qu’au centre… il fait trop noir.

Emmanuel Legeard: Vos romans sont systématiquement classés parmi les romans policiers, mais il est évident que vous n’êtes pas un auteur de romans policiers.

Fred Kassak: C’est vrai, j’écris des romans criminels, pas des romans policiers. Il n’y a pas de policiers dans mes affaires, ou bien c’est complètement subalterne. Par exemple, mon inspecteur Sommet est tout sauf un limier modèle; c’est un flic lymphatique qui ne trouve jamais le coupable. Ou alors, c’est par hasard, et pour de mauvaises raisons. Non, les professionnels… ils accomplissent une besogne machinale, parfaitement réglée, de fonctionnaires ou de gangsters; c’est sans intérêt. Au contraire, ce qui est passionnant, ce sont les amateurs, les gens ordinaires, qui assassinent par hasard et sont obligés d’improviser… Je ne pense pas aux faits-divers passionnels, évidemment. C’est ridicule, ça, les caleçonnades. Non, je pense au type médiocre qui se retrouve le dos au mur. Il est piégé, c’est une situation de crise. Alors ses sentiments les plus banals vont s’exacerber au point qu’il va tuer, et aussitôt, tout son petit univers conventionnel bascule dans un cercle vicieux. Car plus il essaie de se tirer d’affaire, plus il s’enlise. Et il constate au fur et à mesure que ce qu’il prenait pour des planches de salut sont en fait des planches pourries. Un autre cas de figure très intéressant, c’est le type qui monte une combine qui marche à peu près, mais qui prend de l’assurance et cherche à forcer la mécanique. Alors la mécanique se venge, elle s’accélère ou elle déraille, et c’est de plus en plus catastrophique. Ça m’amuse beaucoup.

Emmanuel Legeard: Ce que vous pratiquez, c’est un humour noir à la fois lucide, cruel et subtil. C’est pour ça que vous n’aimez pas l’adaptation de Carambolages avec Brialy?

Fred Kassak: Exactement. Où j’ai fait de l’humour, ils ont fait du guignol: on voit des acteurs qui s’agitent comme des pantins pour faire leur numéro… c’est le registre de la clownerie! Alors que l’humour, ça n’a rien à voir; c’est une tonalité de l’ironie. Donc, ils ont retenu l’idée principale, c’est entendu, celle de décapiter la hiérarchie pour débloquer l’ascension des échelons. Malheureusement, l’ensemble s’éparpille en gags plus ou moins laborieux, et on bascule dans le burlesque. J’ai beau adorer le burlesque et vénérer Laurel et Hardy, il n’avait rien à faire là. Alors, on pourra dire que j’entonne la complainte de l’auteur trahi, mais évidemment qu’il l’est, trahi, l’auteur, quand il trouve le ton pince-sans-rire qu’il a employé transformé en guignolade. Quant à la fin, non seulement elle n’est plus celle du roman, mais elle s’inspire tout droit d’About Eve, chef-d’œuvre auquel on ne devrait pas toucher… même si ce genre d’emprunt est aujourd’hui qualifié d’ « hommage ». Quoi qu’il en soit, la vérité m’oblige à dire que bien des gens que je connais et qui n’avaient pas lu le roman ont aimé le film, y ont beaucoup ri, et n’ont pas semblé comprendre mes réticences.

Emmanuel Legeard: Est-ce que le plus aberrant, ce ne sont pas les adaptations d’Audiard avec Annie Girardot et Jean Carmet?

Fred Kassak: Dans ma complainte d’auteur trahi, Michel Audiard figure à la place d’honneur. J’aime infiniment Audiard dialoguiste. Le malheur est qu’à une certaine époque, il s’est cru réalisateur et que deux de mes romans ont fait les frais de cette illusion. Dans Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas… mais elle cause!, le ton à la Queneau que j’avais voulu donner à l’histoire s’est là encore évaporé au profit de gags parasites et de guignolades consternantes comme Sim chantant « La Petite Libellule »! Le pompon, j’y ai eu droit avec Comment réussir quand on est con et pleurnichard… Le titre annonçait la couleur et je me suis demandé si ce n’est pas moi qui l’avais inspiré: là, d’un roman – Voulez-vous tuer avec moi? – qui aurait pu faire un joli petit film, ce fut la terre brûlée: il n’en restait tellement rien que j’ai trouvé bien honnête de la part de Gaumont d’en avoir payé l’adaptation!

Emmanuel Legeard: Mais à côté de ça, il y a tout de même des adaptations très réussies…

Fred Kassak: Oui, mon premier roman Plus Amer que la mort a fait l’objet d’un téléfilm qui a été une réussite et a bénéficié d’excellentes critiques. Michel Wyn, le réalisateur, avait tourné l’histoire sans chercher à l’agrémenter d’idées saugrenues, mais au contraire en allant dans son sens, l’améliorant même par endroits. Nous l’avions adaptée ensemble, et il m’avait miraculeusement laissé écrire les dialogues – en grande partie ceux du roman – contrairement à la manie de la plupart des réalisateurs d’ignorer systématiquement les dialogues du romancier pour y substituer les leurs. Le réalisateur Pierre Chenal m’a, lui aussi, associé étroitement à l’adaptation de L’Assassin connaît la musique, tiré d’Une Chaumière et un meurtre, se contentant de transformer l’égyptologue du roman – peu filmogénique – en compositeur de grande musique, et en me confiant les dialogues qui, là encore, sont ceux du roman. Vous savez, quand j’écris, je suis mon premier spectateur. Je vois les événements se dérouler comme sur l’écran d’un cinéma intérieur. Donc mes romans sont déjà très adaptables au départ, sans effort particulier. Et, d’un autre côté, mes dialogues sont des dialogues parlés, vivants, ce n’est pas du Racine, donc on peut les utiliser tels quels. Mais c’est toujours le principe bien connu du classement: j’étais classé catégorie « roman policier » avec comme sous-classement « spécialiste des intrigues tordues ». Dans les émissions que j’ai faites pour les Cinq Dernières Minutes, Claude Loursais m’utilisait uniquement comme scénariste sans que l’idée lui vienne que j’aurais pu écrire des dialogues. Il faut dire qu’il avait déjà des dialoguistes d’envergure dont le meilleur était Jean Cosmos avec qui j’ai été souvent co-adaptateur et chez qui le très grand talent s’alliait à une très grande gentillesse.

Emmanuel Legeard: Est-ce que vos succès ne s’expliquent pas par le fait que tout ce que vous écrivez est à la fois très vraisemblable et très inventif?

Fred Kassak: J’ai souvent dit que je n’avais pas d’imagination. C’était évidemment une boutade. Être auteur – et auteur de romans criminels – suppose un minimum d’imagination. Mais une fois qu’une idée vous est venue, il faut l’animer, l’alimenter. Si on veut faire croire à ce qu’on raconte, il faut le nourrir de personnages et de petits faits vraisemblables. Et là, je me méfie de l’imagination: elle ne peut fournir que des lieux communs. C’est dans la réalité qu’on trouve cette originalité qui donne de la vie aux idées, en fréquentant beaucoup de monde – et j’aurais aimé en fréquenter encore plus! Je n’aime pas les romans policiers qui ne reposent que sur des recettes. A mes débuts, Boileau-Narcejac, grands pontifes du roman policier, se sont mis à théoriser sur ce-que-doit-être-et-ne-pas-être-un-roman-policier! J’ai connu Pierre Boileau. C’était un homme très simple, absolument charmant, qui vous donnait du « mon petit vieux » à tour de bras. Mais suivre les règles qu’il avait édictées avec Narcejac condamnait à écrire ni plus ni moins que du Boileau-Narcejac. C’était évidemment une impasse et je m’en suis vite échappé.

Emmanuel Legeard: Est-il juste de dire que vos romans sont plutôt des romans d’observation que d’imagination pure?

Fred Kassak: Je ne sais pas très bien où commence l’une et où finit l’autre. Prenons le cas d’Une Chaumière et un meurtre, qui a donné L’Assassin connaît la musique que vous aimez tellement. C’est la vie qui m’a fourni le point de départ: l’installation dans ma cour d’un atelier bruyant concomitamment à la fréquentation, « en vue mariage », d’une jeune dame habitant un pavillon dans une banlieue calme. La jeune dame s’ennuyant très vite avec moi – et réciproquement – elle prétexte l’installation d’un prétendu père pour espacer nos rencontres. Fin de l’épisode, et jusque là, pas trace d’imagination. Celle-ci entre en scène quand je me demande si, admettant que je tienne à la dame et surtout au calme de son pavillon qui contraste avec le vacarme de mon atelier, la présence indésirable de son père ne m’entraînerait pas à souhaiter sa disparition. Et voilà, c’est parti, à commencer par le meurtre à coups de marteau qui m’a beaucoup amusé. Mais je me suis quand même servi d’histoires vraies pour justifier l’aberrante conclusion au suicide: des enquêtes auraient effectivement prouvé qu’on se suicide le plus souvent avec son instrument de travail. L’histoire du charpentier qui s’était enfoncé un clou dans la tête est authentique, ainsi que celle du chapelier qui s’était étouffé en se fourrant la tête dans un haut-de-forme après avoir épinglé au sommet les motifs de son suicide. De quand dataient ces enquêtes, peu importe! Il me suffisait de savoir que ces histoires s’étaient produites, et côté humour noir, j’étais servi! L’imagination m’a aussi aidé à me mettre dans les peaux successives de mon archéologue et de ma pauvre Agnès, à imaginer comme ils pouvaient parler et s’entre-juger. Quant à l’observation, elle a surtout consisté à m’observer moi-même confronté au vacarme d’une plomberie-zinguerie.

Emmanuel Legeard: L’Assassin connaît la musique est un film qui parle aux mélomanes; je connais beaucoup de musiciens qui se retrouvent là-dedans. Comment s’est passé le contact avec Ray Ventura, le producteur, et Paul Misraki, le compositeur?

Fred Kassak: L’orchestre Ray Ventura, les Collégiens, avait fait les beaux jours de l’avant-guerre avec son compositeur attitré, Paul Misraki. On leur devait « Tout va très bien, Madame la Marquise » et « Ça vaut mieux que d’attraper la scarlatine! » qui avaient bercé mes jeunes années. Après la guerre, Ray Ventura s’était reconverti dans la production cinématographique et c’est lui qui produisit L’Assassin connaît la musique. Ou plutôt qui co-produisit, conformément au mystérieux système en vigueur dans le monde du cinéma. Si la co-production avait sa raison d’être sur le plan du financement, elle avait ses contraintes sur le plan artistique. Ainsi, Pierre Chenal, le réalisateur, aurait bien vu Suzy Delair dans le rôle d’Agnès. Mais il a été obligé de prendre Maria Schell, une spécialiste des rôles dramatiques qui voulait relancer sa carrière dans la comédie. Dieu sait si je l’avais admirée, Maria Schell, dans La Colline aux potences dans les bras de Gary Cooper, et dans Gervaise se battant avec… Suzy Delair! Mais elle n’était pas faite pour la comédie. Je regrette d’avoir à le dire parce que pendant le tournage, et au cours de la post-production, elle s’est montrée charmante de simplicité et de gentillesse avec moi. Même chose pour Paul Misraki: pas plus simple et pas plus gentil que cet homme-là! Quand je lui ai demandé l’effet que ça faisait de voir sa « Marquise » devenue quasiment locution populaire, il a répondu à cette question idiote en riant et en levant les yeux au ciel. Avec Ray Ventura, par contre, pas question de rire. Quand je lui ai été présenté, je lui ai fait part avec émotion de tout le plaisir et de toutes les joies qu’il m’avait procurées avec son orchestre des Collégiens. J’eus droit à un bref remerciement sans un sourire et il passa à autre chose. Je crois que je n’ai jamais vu rire cet homme qui avait pour moi incarné la joie de vivre. Il est vrai que « Tout va très bien, Madame la Marquise » est finalement une chanson très noire puisqu’on apprend que cette marquise a, en fait, tout perdu dans l’incendie de son château. Mais on n’en a retenu que le refrain, et elle est prise à contre-sens: le « tout va très bien »… alors que tout va mal! En France, le second degré a toujours eu du mal à passer.

Emmanuel Legeard: Je pense que c’est vous qui avez imprimé son cachet d’humour noir aux Cinq Dernières Minutes. D’ailleurs vous êtes l’auteur à la fois du premier épisode et du dernier épisode avec Raymond Souplex. Vous avez été mêlé très tôt au monde du cinéma et de la télévision…

Fred Kassak: J’ai commencé, si l’on peut dire, « dans le cinéma » comme secrétaire de René Wheeler, un scénariste très apprécié. C’était un homme sympathique, marié à une femme délicieuse, mais il se montrait parfois d’une méfiance que je ne m’expliquais pas. Jusqu’au jour où j’appris que son secrétaire précédent, René Fallet, était parti avec sa première femme. C’est là que j’ai vu défiler Robert Hossein, Marina Vlady, Yves Robert, et qu’Edouard Molinaro, alors tout jeune aspirant à la réalisation, s’est présenté un jour. Et puis, j’ai été contacté par Claude Loursais, un réalisateur de télévision à qui on avait demandé de mettre sur pied une série policière et qui cherchait des auteurs. Il refusa mon premier projet dont l’action se passait durant le tournage d’une émission policière. Sa série ne pouvait pas débuter par une parodie d’elle-même! Mais il accepta mon second projet – plus orthodoxe – qui se déroulait une nuit de premier de l’an, l’émission devant être diffusée le 1er janvier 1958. J’avais donné à l’inspecteur de police le nom de l’inspecteur de mes romans Plus amer que la mort et Nocturne pour assassin: Sommet. La télévision n’était pas tellement répandue à l’époque et je ne l’avais pas encore. Je suis allé voir l’émission chez mon ami et confrère Michel Lebrun. Nous avions chacun, à deux ans d’intervalle, reçu le grand prix de littérature policière. Raymond Souplex ne pouvait évidemment pas continuer à garder pendant toute une série écrite par différents auteurs le nom de mon inspecteur dont il différait d’ailleurs totalement. Et dès la seconde émission, Claude Loursais le baptisa « Bourrel » en l’assortissant de son fameux « Bon Dieu, mais c’est bien sûr! » Les Cinq Dernières Minutes furent la première série policière de la télévision, et je suis heureux et fier d’avoir été le premier à y participer.

Emmanuel Legeard: On dit que c’est Raymond Bussières qui vous a fait débuter au cinéma en 53 comme gagman dans Les Corsaires du bois de Boulogne de Norbert Carbonnaux… Vous êtes l’auteur de beaucoup de gags, là-dedans?

Fred Kassak: De rien du tout! C’est la tâche à laquelle on m’avait attelé, mais je n’ai joué aucun rôle dans cette histoire. On était en plein mois d’août, il faisait une chaleur d’enfer, je travaillais chez le réalisateur dans une moiteur d’étuve, lui mâchonnant son crayon, et moi comptant les mouches; seule l’irruption de l’assistant, un jeune personnage plutôt taciturne du nom de Georges Lautner, nous tirait de temps en temps de notre abrutissement… Autant dire que ma collaboration à ce film a été parfaitement infructueuse, pour ne pas dire parfaitement nulle. C’est autrement que j’ai été initié au cinéma par Bussières. A la Libération, Bubu m’entraînait voir des films sur la Résistance. Je me souviens de Vive la liberté, de Jeff Musso, qui était un modèle du genre, grandiloquent, manichéen, patriote comme on n’en fait pas! Ça pétaradait dans tous les coins, et j’ai su plus tard que Musso se tordait de rire en tournant ça. Bussières était très populaire, il s’était illustré dans cette scène extraordinaire de L’Assassin habite au 21 où il chante « J’emmerde les gendarmes » juché sur un réverbère. Et comme il était très sociable, il avait ses entrées partout, ce qui m’a permis de rencontrer des acteurs célèbres. Mais je n’ai eu de vrais rapports avec le cinéma que grâce à l’adaptation de mes romans. D’ailleurs, pour revenir à ce malheureux Carambolages: peu après la sortie du livre, un tout jeune aspirant metteur en scène a pris une option pour en faire un film. On s’est rencontrés, c’était un grand garçon assez timide qui bégayait horriblement. Il était tout à fait sympathique et le début d’adaptation qu’il me fit lire était très bon. Mais en tant que romancier, je pouvais très vite juger les hommes et je jugeai donc très vite qu’un tel bégayeur ne ferait jamais un metteur en scène. Or il s’agissait de Michel Deville!

Emmanuel Legeard: Sur quoi travaillez-vous en ce moment?

Fred Kassak: Je viens de terminer un ouvrage sur Napoléon que j’ai intitulé Encore un! vu le nombre d’ouvrages qui lui ont été consacrés. Mais je pense que le mieux, pour vous donner une idée de son importance, est de reproduire la présentation que j’ai rédigée en vue de la quatrième de couverture, dans la perspective d’une éventuelle publication:

« Napoléon a inspiré jusqu’ici plus d’ouvrages qu’il ne s’est écoulé de jours depuis sa mort, soient 550.000 et des poussières. On était donc en droit de croire le sujet épuisé. Le présent ouvrage est là pour nous apprendre qu’il n’en est rien. Se basant sur une absence de documents dont la totale disparition prouve à quel point on tenait à les garder secrets, et à la lumière d’intuitions personnelles irréfutables, l’auteur revisite la personnalité de Napoléon sous l’angle entièrement nouveau de son addiction à l’eau de Cologne, permettant de revoir son action sous un jour jusque là ignoré de nature à révolutionner de fond en comble toute l’historiographie napoléonienne. Ainsi, le lecteur ira de révélation en révélation: savons-nous, par exemple, que Napoléon souffrait d’autisme depuis son plus jeune âge? Que le mystère de sa mort a été élucidé grâce à Agatha Christie? Pourquoi il repose aux Invalides sous six cercueils plus un sarcophage? Cela – et bien d’autres choses encore – nous l’apprenons grâce à ce livre incontournable, sans lequel désormais rien ne pourra plus être écrit sur Napoléon – en admettant qu’on trouve encore utile d’en écrire quelque chose. »