J’ai été sollicité, avec insistance, pour écrire quelque chose sur la disparition de Jean Raspail. On n’a pas compris pourquoi je m’y refusais, étant donné les jugements évidemment très flatteurs qu’il avait formulés concernant mon « tempérament d’écrivain », la qualité de ce que j’écrivais, etc.

Je tiens ici à écarter toute ambiguïté. D’abord, je ne connaissais pas intimement Jean Raspail. Nous ne nous sommes jamais fréquentés. Je l’avais lu, nous avons échangé une correspondance, nous avons parlé d’homme à homme, mais ce n’était pas un ami au sens où quelqu’un a un jour défini l’amitié: il ne m’aurait sans doute pas aidé à transporter des cadavres sur un coup de téléphone aux alentours de minuit, et sans me poser de questions. Ce n’était pas non plus pour moi un de ces esprits-frères qu’on rencontre deux ou trois fois dans une vie, comme j’ai eu la chance de rencontrer Fred Kassak. Raspail signait ses courriers « Amicalement« , ce qui témoignait évidemment d’une cordiale estime, d’ailleurs réciproque, et peut-être même d’une certaine fraternité de l’esprit, mais il ne s’agissait en aucun cas d’une marque excessive d’intimité.

Raspail

Jean Raspail signait toujours « Amicalement », comme sur cette carte de vœux de 1997 envoyée de Neuilly: « Les écrivains ne sont plus que des singes », m’écrivait-il alors…

Raspail était un homme de grand talent, un caractère hors norme, bref un « génie » dans le sens où j’ai déjà expliqué que j’entendais le mot, autrement dit quelqu’un d’irremplaçable au milieu d’une foule moléculaire dont Brassens déplorait déjà en 1969 dans son entretien avec Santelli qu’elle était de plus en plus interchangeable. Car Raspail portait en lui une qualité native, un ingenium, une farouche volonté d’être lui qui le différenciait essentiellement des quantités négatives. Et l’on ne pouvait rencontrer l’auteur de Terre de Feu – Alaska, converser avec cet arpenteur cosmique et ouranien, sans éprouver instantanément pour sa personnalité un viril sentiment de sympathie au sens fort du terme. Personne, jamais, ne viendra prendre la place de Raspail et sa disparition mutile nécessairement le grand organisme qui rattache au monde tous ceux qui l’ont – ne serait-ce qu’un peu – connu.

Toutefois, pour les raisons que j’ai dites, il m’était physiquement impossible et moralement interdit d’essayer seulement de rendre à sa mémoire un hommage comme celui que j’ai écrit pour la mort de Kassak ou comme l’éloge que Sylvain Tesson, avec la grande élégance des chasseurs de soleils, a prononcé à la demande du Figaro.

En y repensant, néanmoins, je me suis souvenu d’une chose qui, venant de lui, m’avait fait profondément réfléchir (*). Il m’écrivit un jour à l’encre noire, sur un beau papier gaufré d’un beige très pâle:

« Méfiez-vous surtout du péché d’intelligence! »

Je lui demandai de développer, et une conversation s’ensuivit, extrêmement fructueuse pour mon cheminement personnel, sur l’Œdipe Roi de Sophocle et le péché originel. Raspail m’expliqua: Vous voyez, ce que Sophocle a agité devant les Grecs, qui étaient le peuple le plus intelligent de la terre, c’est l’hybris par excellence, celle de l’intelligence. Quand l’intelligence est employée à lutter contre la puissance souveraine du destin, le malheur n’est pas loin. Il discernait la même chose dans le symbolisme de la Chute. Le péché originel, pour lui, était péché d’intelligence – le refus d’être une créature, la volonté de mettre entre le monde et soi un néant, une discordance; « l’intelligence ». Je lui répondis qu’il sartrisait. – « Mais pourquoi non? Sartre, répliqua-t-il, était après tout quelqu’un de très intelligent. »

Emmanuel Legeard, samedi 18 juillet 2020, Rouen

(*) « Le peuple français est le plus intelligent de la terre, a dit un jour Edgar Faure; voilà pourquoi il ne réfléchit pas. »