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J’avais été surpris par la qualité d’écriture de Jean-Claude Brialy en lisant son autobiographie Le Ruisseau des singes. Je me suis donc procuré la suite que Brialy a donnée au Ruisseau: J’ai oublié de vous dire, paru en 2004 chez Bernard Fixot, et dont on se demande d’ailleurs pourquoi il n’a pas fait l’objet d’un téléchargement sur Google Books alors que le reste du stock y figure. Quoi qu’il en soit, je tombe page 71 sur ce passage, et j’ai un instant d’hébétude:

« Pour Carambolages, l’histoire d’un jeune homme ambitieux assassinant tous ses supérieurs pour accéder au sommet, Marcel Bluwal avait d’abord eu l’idée de proposer le rôle du grand patron à Bernard Blier, ce qui était une très bonne idée. En plus de ses qualités d’acteur, Blier était quelqu’un que j’adorais en tant qu’homme. Cependant, je me permis de faire une petite remarque à Marcel Bluwal et au producteur, Alain Poiré:

– Je crois qu’il serait peut-être plus intéressant de prendre pour le rôle quelqu’un d’insolite, de non conventionnel. Blier est parfait, il a « la gueule de l’emploi », l’autorité, l’humeur de dogue, mais Louis de Funès aurait certainement quelque chose de plus à apporter à ce personnage.

Tollé général.

– Allons bon, tu es un fou, Louis de Funès? Il est fait pour les seconds rôles, il ne fait pas le poids!

Mais j’insistai tant et tant que finalement ils acceptèrent d’engager Louis qui donna toute sa mesure. Je passai la totalité du tournage à lutter contre les crises de fou-rire que déclenchait en moi, à chaque prise, son génie.

Parfois, Bluwal se levait et, fixant Louis avec ses yeux sombres, lui disait d’une voix d’outre-tombe: « Attention, vous en faites trop, cela va faire rire », signifiant par là qu’il en rajoutait peut-être un peu. Cette remarque devint très rapidement un private joke entre Louis en moi. Chaque fois que nous avions le plaisir de nous rencontrer, les blagues fusaient: « J’ai vu ton dernier film. Attention, tu étais drôle!… Tu n’as pas vu Bluwal? Parce que, attention, ça risque d’être drôle! »

Or Fred Kassak, dans un accès d’excessive sévérité envers lui-même, m’avait écrit un courrier où il se reprochait presque d’avoir été le seul, pensait-il, à avoir trouvé mauvaise l’adaptation de Carambolages par Marcel Bluwal. N’ayant pas été convié au tournage ni invité à donner son opinion, il pensait que sans doute Bluwal, seul maître à bord, avait décidé – en accord avec Audiard et Poiré – de donner à la mise en scène et aux dialogues cette tournure burlesque qui le rebutait.

D’abord un grand merci pour votre introduction à notre entretien. Je pourrais faire des manières et jouer à celui qui ne mérite pas une si élogieuse appréciation, mais elle correspond si bien à ce que j’ai voulu faire en écrivant ce que j’ai écrit que, bon, tant pis pour la modestie, je suis carrément heureux et fier de vous l’avoir inspirée…

En réalité, Fred Kassak n’avait commis aucun excès de langage, et ses jugements n’avaient rien de péremptoire. D’une grande élégance morale, très éloigné par caractère de toute fatuité, sans méchanceté, et par ailleurs soucieux d’exactitude, il n’avait aucune raison de s’auto-censurer. J’apprends maintenant, malheureusement trop tard pour le lui dire, que le fiasco de Carambolages résultait d’une déplorable initiative de Brialy, lequel n’avait pas compris – question de sensibilité, et non d’intelligence – qu’effectivement il infligeait à Kassak le gentil petit supplice d’assister à la défiguration complète de son roman. Bluwal, Kassak l’ignorait, désapprouvait le remplacement de Blier par de Funès, et voyait bien que le ton burlesque s’harmonisait difficilement avec l’ensemble. Ainsi, le jugement de Fred s’avère avec le recul d’une sûreté extraordinaire puisqu’il est confirmé par le fauteur de goût lui-même quand celui-ci décrit de Funès en héritier de Laurel et Hardy. Surprenant! Kassak, de son côté, m’avait confié: « Blier, par exemple, oui, mais de Funès! Je n’ai rien contre de Funès, mais là, il est à contre-emploi ».

Kassak, sans doute, a souffert de ces adaptations. L’œuvre, plus encore que l’homme. Pourtant, quelle subtilité psychologique, quelle intensité et quel style extraordinaire dans un roman comme Savant à livrer le…! En le recensant stupidement comme « roman d’espionnage », on l’a condamné à être jeté en pâture aux cochons. Crime et châtiment, probablement, n’aurait pas eu plus de succès si les marchands de soupe avaient eu l’idée absurde de l’étiqueter « roman policier ». Kassak, c’est un fait, ne s’est pas remis des choix éditoriaux déplorables et des adaptations désastreuses qui ont fait passer au second plan une œuvre qu’on peut résolument qualifier de géniale: Qui a peur d’Ed Garpo, Savant à livrer le… lectures inoubliables. Littérature extraordinaire.

Je rêverais d’entendre sonner mon téléphone ou de recevoir le courrier d’un ou d’une étudiante, un jour, et qu’on me dise: « Je consacre ma thèse à Fred Kassak, pourriez-vous me communiquer vos documents le concernant? » Mais plutôt que d’imaginer ce qui n’a malheureusement qu’infiniment peu de chance de se produire, je vais certainement finir par le faire moi-même, ce travail biographique. Bernard Fixot serait-il disposé à le publier? Il reste à le lui demander.