Citations – Partie I

Vedette

« Il me semble, en effet, que l’émotion véritable, plutôt qu’un accélérateur des réflexes – comme elle est souvent présentée – sert au contraire à abolir les automatismes pour se donner le temps d’examiner avec une intensité accrue ce qui dans l’univers familier recèle un intérêt ou un danger. »
Emmanuel Legeard, L’Erreur humaine.

« La culture générale est en fait la culture américaine qui réduit le monde en fiches suivant le plus petit dénominateur commun et s’estime quitte de l’effort de comprendre moyennant quelques caricatures hollywoodiennes où l’essentiel est anéanti. »
Emmanuel Legeard, L’Erreur humaine.

« En quelque sorte, l’homme est essentiellement technicien; depuis toujours, c’est par l’intermédiaire de prothèses qu’il est obligé d’agir sur son environnement. »
Emmanuel Legeard, L’Erreur humaine.

« Ensuite, tout indique que l’homme a depuis l’origine eu besoin de répondre à des questions d’ordre ontologique, précisément sans doute à cause d’une ontogenèse inaboutie et de cette séparation d’avec le monde dont il a de tout temps cherché à soulager la cruauté. »
Emmanuel Legeard, L’Erreur humaine.

« Le couple Enkidu-Gilgamesh est d’ailleurs tout à fait caractéristique du malaise humain, entre nostalgie du bon sauvage et aspiration au surhomme. »
Emmanuel Legeard, L’Erreur humaine.

« On tient communément pour admis qu’Adam et Eve ont été chassés du paradis pour avoir péché. Mais en quoi ont-ils péché? Leur crime, selon moi, est le même exactement que celui de Prométhée (celui qui sait avant les autres): ils ont voulu devancer la providence divine. En d’autres mots, mais très exactement, ils ont voulu « doubler » Dieu »
Emmanuel Legeard, L’Erreur humaine.

« l’élaboration technique elle-même se confond toujours plus ou moins avec la capacité prédatrice à prendre de vitesse, à anticiper sur l’ordre naturel pour des raisons évidentes de contrôle et de domination »
Emmanuel Legeard, L’Erreur humaine.

« Avec l’évolution, la tendance au contrôle anticipé s’est hypertrophiée jusqu’à devenir presque monstrueuse chez l’homme moderne qui s’efforce d’évacuer tout imprévu d’une Physis coupée du Logos, et seulement considérée désormais comme un gisement de matière exploitable. »
Emmanuel Legeard, L’Erreur humaine.

« Car ce n’est pas vraiment la teneur des droits de l’homme, leur caractère intrinsèque, qui est discutable. C’est leur instrumentalisation. D’abord, décréter les droits de l’homme, c’est décréter que « l’homme » à défendre, c’est l’homme sans qualités, l’homme sans épithète, un homme qui par conséquent ne serait rien pour l’essentiel. Juste… un homme. Or un homme comme ça, ça n’existe précisément pas. Ce qui définit l’homme en tant qu’homme c’est qu’il est toujours quelqu’un. On ne peut pas être tout court, à moins qu’on ne soit Dieu. Evidemment, une telle conception des choses est éminemment récupérable par une dictature, puisqu’il est extrêmement facile d’en extrapoler que le Bien, c’est le Nul, et ensuite de diaboliser tout ce qui tend à l’existence ou à la réalisation de soi, donc à s’opposer en puissance à l’arbitraire du chef absolu ou au rendement de la machinerie sociale. Dans ce sens très évident pour moi, mais incompréhensiblement invisible à tout le monde, les droits de l’homme signent la fin de la liberté d’expression.

Le deuxième problème, complémentaire du premier, c’est que l’autorité qui s’arroge, de façon forcément illégitime, le rôle de faire respecter les droits de l’homme, s’accorde en même temps le droit de décréter qui est l’Ennemi de l’Homme. Il lui est alors loisible de diaboliser qui bon lui semble. Dans ce sens, les droits de l’homme sont éminemment commodes, puisqu’ils excluent logiquement que l’homme soit son propre ennemi. Par conséquent, l’ennemi de l’homme est forcément l’ennemi traditionnel du genre humain, autrement dit: le Diable. »
Emmanuel Legeard, L’Homme et ses droits.

« Les gens se cherchent et se trouvent automatiquement des raisons d’aimer ce qu’ils sont obligés de subir pour ne pas avoir à sortir de leur paresse ou de leur lâcheté. C’est à ce prix seulement qu’ils peuvent continuer à s’aimer eux-mêmes, à entretenir l’illusion de la liberté indispensable à leur amour-propre. C’est cette rétrodynamique sociétale qui a donné l’homme fonctionnel, pur produit des médias de masse et de la société de consommation. »
Emmanuel Legeard, Entretien avec Peeters.

« Plus besoin de propagande; aujourd’hui, on « communique », c’est-à-dire qu’on se transmet en temps réel les déclics injectés dans le circuit par les médias, comme des machines de Turing accomplissant leurs opérations sans réflexion, juste pour rester disponible à l’impératif de réagir simultanément à des mots d’ordre diffus, comme descendre dans la rue, etc. »
Emmanuel Legeard, Entretien avec Peeters.

« Les médias, par définition, ne sont jamais neutres. Ils structurent la novlangue, qui est la langue de la communication, du politiquement correct, du prêt-à-penser taille unique. Petit à petit, on est piégé par un vocabulaire artificiel que nous ne contrôlons plus et qui gouverne nos rapports sociaux. Ce vocabulaire n’est pas anodin; il fonctionne comme un opérateur binaire qui permet de neutraliser la pensée et de retourner la critique du pouvoir contre celui qui essaie de la formuler. Les médias sont donc des dispositifs sociopolitiques d’interaction systémique, ils servent de courroies de transmission du pouvoir; mais il ne faut pas oublier que ce sont les gens eux-mêmes qui les mettent en jeu. Personne ne vient chez vous allumer la télévision. C’est vous qui le faites. »
Emmanuel Legeard, Entretien avec Peeters.

« Qu’est-ce qu’on appelle identité? En ce qui me concerne, c’est la façon dont vous vous conformez à la caricature que les autres se font de vous. Dernièrement, j’ai entendu que nos brillants journalistes se mettaient à appeler les Français des « Gaulois ». C’est ça, l’identité? A quand les Cro-Magnon? Car il n’y a aucune raison de s’arrêter là. Claude Bernard, Poincaré, Mermoz, Balzac ne sont pas des « Gaulois ». Ce sont des Français. Le Concorde, Ariane, le TGV, l’aspirine, le vaccin contre la tuberculose, la carte à puce, la téléchirurgie ne sont pas des réalisations gauloises, mais françaises! Cette tribalisation des Français me semble intentionnelle, elle est en tout cas malveillante, elle a pour objectif de les diminuer dans une caricature invalidante d’eux-mêmes et de les faire passer pour des reliques embarrassantes, de les marginaliser chez eux. »
Emmanuel Legeard, Entretien avec Peeters.

« L’homme est un être historique, c’est d’ipséité qu’il doit se soucier, c’est-à-dire de son identité en devenir, de son historicité enracinée. Il doit apprendre à se connaître lui-même s’il veut agir suivant son devoir. C’est évidemment la leçon de base de toute philosophie, donc de toute philosophie politique: c’est l’enseignement de Socrate à Alcibiade, mais aussi de Krishna à Arjuna ou du catholicisme classique. Evidemment, c’est une ascèse. Il ne suffit pas d’endosser le cadeau empoisonné de la panoplie folklorique made in Hollywood et de scander des slogans sur l’air des lampions. »
Emmanuel Legeard, Entretien avec Peeters.

« (On sait qu’on vit sous une dictature quand on ne) vous interdit pas seulement de dire ou de penser certaines choses, on vous oblige à penser ce que l’Etat veut que vous pensiez, on vous dicte quoi dire et quoi penser, positivement, afin de chasser de votre cerveau toute possibilité d’esprit critique et de réflexion personnelle. »
Emmanuel Legeard, Entretien avec Peeters.

« (P)our assurer l’avenir d’une société, celle-ci doit être confiée à des gens qui ont intérêt à sa conservation, donc évidemment aussi à son progrès moral et intellectuel. Mais les sociétés ne sont pas homéostatiques, à moins qu’elles ne soient totalitaires; elles ont un régime homéorhétique. Elles se conservent en se dépassant. »
Emmanuel Legeard, Entretien avec Peeters.

« Si vous ne pensez pas que ce que vous avez à défendre puisse se faire sur (un plan qui transcende le présent), alors – à mon avis – c’est que ça ne mérite pas d’être défendu, ou bien qu’on ne mérite pas d’y accéder. »
Emmanuel Legeard, Entretien avec Peeters.

Entretien avec Emmanuel Legeard, Novembre 2003

Vedette

Étiquettes

, , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

ENTRETIEN AVEC EMMANUEL LEGEARD

© E. Legeard, © J. Peeters

J. Peeters: Plusieurs des articles de vous que j’ai lus, sous des noms de plume variés, donnent l’impression que vous êtes assez sensible à la philosophie anarchiste, surtout à Bakounine?

E. Legeard: Je ne sais pas. Qu’est-ce que c’est, la philosophie anarchiste? Je ne peux pas répondre à ça. Ce qui m’intéresse, chez Bakounine, c’est la critique de l’économie centralisée. Je suis également d’accord avec l’idée que l’aliénation d’une société au marché conduit à la dictature et que le marché n’est pas une abstraction anonyme, mais le produit concret d’une certaine caste transnationale d’individus qui ont leurs croyances, leurs projets, et qui ont pour objectif la destruction des sociétés afin d’asservir l’humanité à leurs intérêts. Ils ont déjà gagné aux trois quarts puisque c’est à peu près la proportion de l’humanité qui a abdiqué ses qualités pour se convertir au régime de la quantité. Aujourd’hui, les différences pour l’essentiel sont remplacées par une différence invariablement ramenée à la valeur marchande de quelqu’un. L’autre jour, dans un journal soi-disant littéraire, je lisais qu’un auteur « valait tant », qu’un écrivain « pesait ceci », etc. On ne fait même plus semblant.

J. Peeters: Vous êtes contre le libéralisme économique?

E. Legeard: Une fois de plus, il faudrait définir ce que vous entendez par là. Je constate qu’ici et maintenant, la loi de l’offre et de la demande n’existe pas, l’économie de marché est un leurre. On sait très bien que ce sont les multinationales qui imposent leurs produits aux consommateurs. La consommation est subordonnée à la production. Autrement dit, c’est l’offre qui impose la demande; Galbraith l’a compris et expliqué dès l’essor de la société de consommation sous l’impulsion américaine, après la deuxième guerre mondiale. Par exemple, je me souviens des discours des mitterrandiens pour racoler les gamins en 1981, quand ils disaient: « nous voulons libérer les ondes hertziennes, c’est comme l’air qu’on respire, il appartient à tout le monde – ce n’est pas un monopole! » On voit bien aujourd’hui l’ampleur prodigieuse de cette escroquerie. Vous avez cent radios soi-disant « libres » qui toutes sont appuyées par le gros capital et toutes diffusent le même mensonge exactement, martèlent le même rythme d’abrutis… Comme seule alternative, une ou deux stations qui parlent de spectres et de soucoupes volantes, du retour de la Planète X dans le système solaire et de la conspiration des hommes-lézards. C’est du dressage économique à la consommation forcée. Et l’objectif de ce dressage, c’est la destruction. Si ce n’était pas le cas, étant donné que les gens finissent invariablement par s’adapter à ce qu’on leur impose, pourquoi imposer le pire, le plus dégradant moralement, le plus débilitant mentalement?

J. Peeters: Vous ne croyez pas que les gens finiront par se révolter un jour?

E. Legeard: Je crois surtout ce que j’observe in vivo. Effectivement, on pourrait s’attendre à ce que les gens soient ulcérés et réclament autre chose, notamment – pour reprendre l’exemple inoffensif des ondes radio – du Mozart, de l’accordéon, des chants grégoriens, des émissions culturelles franches de toute manipulation idéologique, peu importe! Or c’est le contraire exactement qui se produit: au lieu de se mettre à haïr cette uniformité imposée, ils s’y convertissent! C’est un phénomène bien connu en psychologie sociale. On appelle ça la soumission induite. Les gens se cherchent et se trouvent automatiquement des raisons d’aimer ce qu’ils sont obligés de subir pour ne pas avoir à sortir de leur paresse ou de leur lâcheté. C’est à ce prix seulement qu’ils peuvent continuer à s’aimer eux-mêmes, à entretenir l’illusion de la liberté indispensable à leur amour-propre. C’est cette rétrodynamique sociétale qui a donné l’homme fonctionnel, pur produit des médias de masse et de la société de consommation. Et appui sûr de la dictature – car nous vivons en dictature. On nous dicte quoi dire et quoi penser, et nous devons nous incliner, sous peine de prison, d’ostracisme, de lynchage.

J. Peeters: Pourquoi cela passe-t-il inaperçu?

E. Legeard: L’homme fonctionnel de la société de consommation est constamment immergé dans le champ médiatique qui le façonne psychologiquement par toutes les prothèses qui le branchent au système. Il vit quasiment exclusivement dans l’instant, dans les « niouzes » comme il dit dans sa novlangue débile (et l’adoption du vocabulaire américain est ici éloquente). C’est le réflexe conditionné qui chez lui tient lieu de réflexion. Ce qui lui donne l’illusion de la liberté, c’est qu’il s’imagine penser tout seul parce que personne ne vient lui enfoncer dans le crâne la propagande officielle à coups de matraque comme sous les régimes totalitaires du siècle dernier. Mais en réalité, si la contrainte physique n’est plus nécessaire qu’en cachette, hors caméra, si tout apparaît égalisé, ce n’est pas parce qu’on est libre, mais au contraire parce que la société s’est autorégulée grâce aux médias, et parce qu’elle est devenue plus totalitaire que n’importe quel régime oppressif: le pouvoir maintenant la traverse de part en part. Il a tout infusé. La société s’est cybernétisée. Tout le monde pense pareil, agit pareil, réagit pareil, c’est l’ère du vide. Plus besoin de propagande; aujourd’hui, on « communique », c’est-à-dire qu’on se transmet en temps réel les déclics injectés dans le circuit par les médias, comme des machines de Turing accomplissant leurs opérations sans réflexion, juste pour rester disponible à l’impératif de réagir simultanément à des mots d’ordre diffus, comme descendre dans la rue, etc.

J. Peeters: Les médias ne sont pas neutres?

E. Legeard: Les médias, par définition, ne sont jamais neutres. Ils structurent la novlangue, qui est la langue de la communication, du politiquement correct, du prêt-à-penser taille unique. Petit à petit, on est piégé par un vocabulaire artificiel que nous ne contrôlons plus et qui gouverne nos rapports sociaux. Ce vocabulaire n’est pas anodin; il fonctionne comme un opérateur binaire qui permet de neutraliser la pensée et de retourner la critique du pouvoir contre celui qui essaie de la formuler. Les médias sont donc des dispositifs sociopolitiques d’interaction systémique, ils servent de courroies de transmission du pouvoir; mais il ne faut pas oublier que ce sont les gens eux-mêmes qui les mettent en jeu. Personne ne vient chez vous allumer la télévision. C’est vous qui le faites. Or tout ce qui passe à la télévision est soigneusement calibré pour votre plus grande sujétion et la pollution méthodique de votre espace mental. La violence de l’Etat ne s’exerce donc plus physiquement, mais symboliquement, par le truchement des médias de masse qui sont des engins d’intoxication permanente et insidieuse. Par contre, le conditionnement symbolique permet, à coups de mots-gâchettes, de déclencher à volonté la haine de la masse conditionnée contre l’opposant isolé, le dissident encombrant qui, lui, a toutes les chances de souffrir très physiquement d’un lynchage faussement spontané. C’est une dictature. Et ce n’est pas une dictature « molle », comme on a pu le dire, une dictature « soft ». C’est une vraie dictature. Une dictature pure et dure.

J. Peeters: A quoi repère-t-on qu’on est en dictature?

E. Legeard: C’est simple, on ne vous interdit pas seulement de dire ou de penser certaines choses, on vous oblige à penser ce que l’Etat veut que vous pensiez, on vous dicte quoi dire et quoi penser, positivement, afin de chasser de votre cerveau toute possibilité d’esprit critique et de réflexion personnelle. On vous injecte, vous savez, comme ces mousses expansives et figeantes qu’on envoie dans les pneus crevés, une substance incapacitante qui va prendre toute la place et faire de vous un automate viscéral docile et bien réglé. Et grâce à cette oblitération intellectuelle, vous allez régresser du cérébral au viscéral, vous allez devenir chimiquement manipulable. Suivant les impulsions que vous allez recevoir, vous aurez l’illusion du bonheur associée à la libération de telle neurohormone, l’illusion de la colère, bref vous vivrez dans l’illusion. Il y aura des mots-gâchettes pour produire des réactions d’hostilité instantanées, comme lorsqu’on enfonce un point douloureux sur un trajet nerveux, et la population évacuera d’elle-même ceux qui dérangent le pouvoir en place.

J. Peeters: C’est la suppression de la spontanéité par le social engineering…

E. Legeard: Si vous voulez. C’est surtout que la violence symbolique a ceci de prodigieux qu’elle permet de sauvegarder les apparences de la libre adhésion. C’est pour ça que ça tient debout. Dans une société de la honte, comme la nôtre, qui ne tient compte que de l’intimidation majoritaire, c’est le « pas vu, pas pris » qui gouverne les actions. Si les « salauds », comme disait Sartre, c’est-à-dire ceux qui savent que c’est mal et qui ne disent rien, craignaient que leur paresse ou leur lâcheté soit exposée, ils réagiraient. Mais les rapports de force sont dissimulés parce qu’ils sont diffus: la circonférence est partout, le centre – nulle part. Providentiel, vous comprenez. La dictature? Où ça? Evidemment, (***) n’a pas la tête d’un dictateur façon Hollywood. Mais il a été élu avec 83 pour cent des voix – c’est un score de dictateur. C’est l’argument qui a été utilisé pour justifier qu’on renverse Saddam Hussein. Quand entre 8 et 9 personnes sur 10 votent pour quelqu’un, c’est soit que tout va vraiment très bien, soit que tout va vraiment très mal. Or je n’ai pas l’impression que tout aille très bien, en France, en 2003… à votre avis?

J. Peeters: Au début de l’entretien, vous avez dit que la mondialisation avait gagné parce qu’une grande part de l’humanité avait abdiqué ses qualités pour se convertir au régime de la quantité… Vous pensez que la solution est dans le combat pour l’identité?

E. Legeard: Bon, il faut bien définir les choses, ici. Qu’est-ce qu’on appelle identité? En ce qui me concerne, c’est la façon dont vous vous conformez à la caricature que les autres se font de vous. Dernièrement, j’ai entendu que nos brillants journalistes se mettaient à appeler les Français des « Gaulois ». C’est ça, l’identité? A quand les Cro-Magnon? Car il n’y a aucune raison de s’arrêter là. Claude Bernard, Poincaré, Mermoz, Balzac ne sont pas des « Gaulois ». Ce sont des Français. Le Concorde, Ariane, le TGV, l’aspirine, le vaccin contre la tuberculose, la carte à puce, la téléchirurgie ne sont pas des réalisations gauloises, mais françaises! Cette tribalisation des Français me semble intentionnelle, elle est en tout cas malveillante, elle a pour objectif de les diminuer dans une caricature invalidante d’eux-mêmes et de les faire passer pour des reliques embarrassantes, de les marginaliser chez eux. Il faut refuser « l’idem » de l’identité, la répétition ridicule.

J. Peeters: Ce sont les spectres de Marx?

E. Legeard: Précisément. Marx disait que l’histoire ne revient que sous forme de caricature, et c’est exactement le piège tendu à ceux qui seraient séduits par ce genre de manifestation. L’homme est un être historique, c’est d’ipséité qu’il doit se soucier, c’est-à-dire de son identité en devenir, de son historicité enracinée. Il doit apprendre à se connaître lui-même s’il veut agir suivant son devoir. C’est évidemment la leçon de base de toute philosophie, donc de toute philosophie politique: c’est l’enseignement de Socrate à Alcibiade, mais aussi de Krishna à Arjuna ou du catholicisme classique. Evidemment, c’est une ascèse. Il ne suffit pas d’endosser le cadeau empoisonné de la panoplie folklorique made in Hollywood et de scander des slogans sur l’air des lampions. Au train où vont les choses en 2003, je redoute de voir un jour des imbéciles revendiquer le monopole d’une hypothétique « francité » déguisés en Obélix ou en Superdupont.

J. Peeters: Donc vous êtes contre le repli? Pourtant, vous avez écrit, je cite, que « la finalité de toute société comme de tout organisme, c’est la conservation de soi. »

E. Legeard: On confond ici repli et conservation de soi. Je pense effectivement que pour assurer l’avenir d’une société, celle-ci doit être confiée à des gens qui ont intérêt à sa conservation, donc évidemment aussi à son progrès moral et intellectuel. Mais les sociétés ne sont pas homéostatiques, à moins qu’elles ne soient totalitaires; elles ont un régime homéorhétique. Elles se conservent en se dépassant. De Gaulle, d’ailleurs, l’avait très bien compris. J’ajoute que l’ipséité que j’opposais tout à l’heure à l’identité se constitue pour soi, non contre les autres. Elle ne peut pas être motivée par la haine de l’autre ni se mélanger à des considérations d’intérêt matériel. Elle suppose une transcendance, une capacité à s’extraire du présent et de l’immanence. Si vous ne pensez pas que ce que vous avez à défendre puisse se faire sur ce plan, alors – à mon avis – c’est que ça ne mérite pas d’être défendu, ou bien qu’on ne mérite pas d’y accéder.

L’Erreur humaine, par Emmanuel Legeard (2001)

Étiquettes

, , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

L’Erreur humaine

par Emmanuel Legeard (2001)

© Emmanuel Legeard

Pour la majorité des gens, écrire, c’est publier, c’est se faire connaître, c’est faire parler de soi. Et on en constate tous les jours les effets désastreux: du fait qu’il y a nécessairement beaucoup plus d’egos que de cerveaux, c’est des forêts entières qu’on abat pour permettre à des songe-creux d’étaler partout leurs barbouillages. Or, on peut écrire pour soi-même, pour mettre à distance, ouvrir une brèche, faire respirer le cerveau. C’est peut-être là, d’ailleurs, la fonction du langage humain. On a cherché l’origine du langage dans les impératifs, dans les interjections, dans les noms propres… mais c’est partir du principe que l’écriture n’est qu’un dérivé du cri de singe. Je ne pense pas que ce soit le cas. Il y a dans le langage de l’homme une qualité originelle et consubstantielle d’écriture; et c’est bien plutôt la parole qui me semble, à moi, dérivée du texte. Oui, mais – dans cette hypothèse – puisqu’il faut désormais toujours chercher des fonctions à tout : écrire répond à quelle fonction?

Pour moi, écrire remplit une fonction émotive, affective, suivant la définition de l’émotion que j’ai récemment exposée en public. Il me semble, en effet, que l’émotion véritable, plutôt qu’un accélérateur des réflexes – comme elle est souvent présentée – sert au contraire à abolir les automatismes pour se donner le temps d’examiner avec une intensité accrue ce qui dans l’univers familier recèle un intérêt ou un danger. L’émotion fait surgir l’étrangeté et suscite la réflexion. Comme le chat, l’oreille dressée, les muscles tendus, la pupille dilatée par l’émotion, l’homme qui écrit vraiment voit chaque mot comme pour la première fois; saillant, singulier, celui-ci met en résonance la mémoire de l’espèce et la mémoire personnelle pour les coordonner à un niveau de conscience supérieur – le niveau historique. Cette expérience est toujours une lecon d’humilité. Il y a des gens qui ne publient pas beaucoup parce qu’ils jugent inutile de répéter ce que d’autres ont déjà dit fréquemment, et parfois avec un talent définitif. Essayer de reformuler nos prédécesseurs est stérile et toujours l’objet d’une grande insatisfaction. Or beaucoup de choses ont déjà été pensées et dites, presque tout, peut-être, et souvent c’est seulement par ignorance qu’on croit trouver du neuf.

Quelquefois cependant, on ne trouve rien; aucune réponse à certaines questions qui ne sont pas nécessairement sans issue et qui paraissent d’une importance capitale pour survivre à la tentation de l’absurde. Chercher à y répondre est l’objet de la philosophie. C’est alors seulement qu’écrire devient nécessaire. La philosophie, évidemment, n’est pas une profession, c’est une attitude devant la vie. Les cyniques étaient des clochards, Marc-Aurèle était empereur, et Descartes, militaire. Ni Pascal ni Kiekegaard n’étaient, non plus, professeurs de philosophie. Inversement, comme Kierkegaard et Nietzsche l’ont brutalement enfoncé dans les crânes, il n’y a pas moins philosophes que les fonctionnaires de la philosophie stipendiés par l’Etat pour essorer leurs éponges à fiente et cracher leur fumée par les cheminées de l’Usine à gaz. Ils ont eu toutefois une énorme influence sur notre époque: ces imbéciles prébendés ont fait passer la philosophie pour une activité vaseuse de vauriens et de parasites – ce qu’ils sont, en effet: des « professeurs de vent », comme dit Claude Roy.

Malheureusement, ils ont aussi fait oublier au monde que la philosophie, bien plus que le rire, est le propre de l’homme. Qu’est-ce que l’homme, en effet, sinon un animal qui s’interroge sur le sens ultime de ce qu’il fait et de ce qui lui arrive? Mais commençons plutôt par dire ce que la philosophie n’est pas: l’amour de la sagesse. Sans doute, il est superflu d’épiloguer longuement sur l’insupportable abaissement de l’intelligence par la culture générale au profit d’une affectivité factice et fonctionnelle réglée non sur les sentiments mais par des jeux de société. La culture générale est en fait la culture américaine qui réduit le monde en fiches suivant le plus petit dénominateur commun et s’estime quitte de l’effort de comprendre moyennant quelques caricatures hollywoodiennes où l’essentiel est anéanti. En dépit de ce qu’en disent les digests de culture générale en vente à dix « Heuros » en supermarché, « philosophie » n’a jamais signifié pour les Grecs « amour de la sagesse », au moins dans le sens courant qu’on donne à ces deux mots.

Etre « sophos », c’est avoir le coup d’oeil technique de l’artisan qui comprend les mécanismes pour agir dessus. Sophia, c’est le savoir-faire de l’artisan ou de l’artiste: on parle de sophia à propos de quelqu’un qui sait jouer de la lyre ou sculpter une statue. Il y a donc à l’origine dans « philosophie » un aspect pratique et un aspect actif qui en font tout le contraire d’une activité contemplative, inerte et oiseuse. Evidemment, par un phénomène d’extension légitime, philosophia devient la passion pour la connaissance, c’est-à-dire la quête des principes ultimes qui régissent et organisent l’ordre du monde. Essayer de comprendre les fondations du monde fut de tout temps l’activité des vrais philosophes. Les premiers d’entre eux étaient appelés « physiciens » parce qu’ils s’étaient précisément assigné comme tâche de comprendre les lois de la Physis, autrement dit les lois de la Nature. Ainsi, Thalès, Grec ionien de la haute antiquité, soutenait que le monde est un vaste organisme vivant et que l’eau est le principe ultime de toute vie.

Cette idée d’une âme du monde, c’est-à-dire d’un principe d’organisation capable d’animer la matière, répond à une question permanente et poignante de la condition humaine, une question sans nom, informulable, d’où jaillissent le désir d’immortalité, le désir de donner la vie, le désir de vivre intensément et les problèmes qui lui sont associés: pourquoi vivre? Comment bien vivre? Qu’est-ce que la vie? Que fais-je au monde? Car l’homme, en tant qu’homme, a toujours le sentiment d’être « divorcé du monde », un élément étranger au monde qui l’entoure. Ce n’est sans doute pas sans rapport avec son caractère néoténique supposé par Cuénot: le développement de l’homme est suspendu à un stade d’immaturité fonctionnelle qui l’oblige à se compléter par des moyens artificiels pour se prolonger efficacement dans le monde. En quelque sorte, l’homme est essentiellement technicien; depuis toujours, c’est par l’intermédiaire de prothèses qu’il est obligé d’agir sur son environnement. L’avantageuse compensation de la néoténie permet justement cela: du fait que l’homme ne se spécialise jamais, qu’il n’acquiert jamais les comportements déterminés de l’animal fini, il conserve une plasticité qui lui permet de s’adapter à une multitude d’environnements divers. Par la technique.

Le premier homme a donc nécessairement été un homo faber, un artisan. Les premières questions qu’il s’est posées, c’est : où suis-je? Et: comment faire? On observe que les plus anciennes zones du néocortex répondent à ces questions. Mais cela ne veut pas dire, en dépit de ce que Bergson soutenait, que l’intelligence pratique ait précédé l’intelligence conceptuelle comme s’il existait une opposition entre les deux. D’abord, pour savoir faire (et l’on a vu que c’est là ce qu’on appelle « sophos » en grec ancien), à moins d’être mû par l’innéité de l’instinct, il faut apprendre, et pour apprendre, il faut évidemment conceptualiser. Dire d’un artisan qu’il peut se passer de l’intelligence conceptuelle témoigne qu’on a très imparfaitement étudié la question. Ensuite, tout indique que l’homme a depuis l’origine eu besoin de répondre à des questions d’ordre ontologique, précisément sans doute à cause d’une ontogenèse inaboutie et de cette séparation d’avec le monde dont il a de tout temps cherché à soulager la cruauté. C’est de cette séparation que naît cette qualité de la conscience qui n’est spécifiquement qu’humaine – cette faille de néant, dont parlait Sartre, qui est d’abord conscience d’une souffrance morale, d’une absence originelle sur fond de quoi le reste ne fait qu’organiser ses formes volatiles.

Les plus anciens témoignages de l’art pariétal ou de l’art littéraire l’indiquent clairement. Les « mains négatives »  sur les parois des grottes préhistoriques montrent qu’il s’agit, figurativement, de sceller sa main dans le sang aux parois du monde, aux entrailles de la terre mère. Ici, la main, qui est l’instrument de l’action devient celui de la passion, de la souffrance, d’une forme de supplique. De même, dans l’Epopée de Gilgamesh, vieille de 5000 ans, Enkidu, l’homme sauvage arraché par la séduction à l’harmonie de la bestialité, ne peut plus y revenir et il en conçoit une double haine envers les humains et cette Nature qui ne veut plus le reconnaître. Le couple Enkidu-Gilgamesh est d’ailleurs tout à fait caractéristique du malaise humain, entre nostalgie du bon sauvage et aspiration au surhomme. Avec Enkidu chassé de sa jungle, nous ne sommes pas loin du paradis perdu, mais la Genèse biblique se complique d’un autre élément, et c’est celui-là qui justement nous intéresse: l’hubris.

On tient communément pour admis qu’Adam et Eve ont été chassés du paradis pour avoir péché. Mais en quoi ont-ils péché? Leur crime, selon moi, est le même exactement que celui de Prométhée (celui qui sait avant les autres): ils ont voulu devancer la providence divine. En d’autres mots, mais très exactement, ils ont voulu « doubler » Dieu, c’est-à-dire l’ordre naturel. C’est ici qu’on touche aux racines mêmes de toute religion. Car la condition humaine est essentiellement associée à la technique. Or l’élaboration technique elle-même se confond toujours plus ou moins avec la capacité prédatrice à prendre de vitesse, à anticiper sur l’ordre naturel pour des raisons évidentes de contrôle et de domination. On observe d’ailleurs que la prédation et la technique empruntent une seule et même voie corticale, la plus ancienne mais celle aussi qui a produit dans le cerveau ses excroissances les plus récentes. Avec l’évolution, la tendance au contrôle anticipé s’est hypertrophiée jusqu’à devenir presque monstrueuse chez l’homme moderne qui s’efforce d’évacuer tout imprévu d’une Physis coupée du Logos, et seulement considérée désormais comme un gisement de matière exploitable. Enfin, avec l’explosion d’une haute technologie à la portée de tous, des centaines de millions d’individus ont commencé à s’absorber dans leurs prothèses pour ne plus faire que l’objet de leurs objets, une annexe finalement contingente d’un produit commercial – c’est la standardisation par le bas de l’humanité prise à son propre piège, déshumanisée par l’artifice de l’immédiat qui la prive de toute conscience.

Certainement, c’est là une erreur qui sera fatale à l’homme. Mais peut-être l’homme est il lui-même une erreur, une aberration de l’évolution. Contrairement à ce que pensent les écologistes, l’homme ne détruira pas le monde qui en a vu bien d’autres, et encore moins l’Univers au regard de quoi la terre, cette poussière, n’est rien. Il est en revanche tout à fait possible qu’il soit en train de collectivement se suicider. Moralement d’abord. Le reste suivra avec la ruine de son écosystème.

___________

Tout plagiat de cet article détecté par PlagScan sera instantanément et systématiquement poursuivi devant la 3e chambre du Tribunal de Grande Instance de Paris

L’Homme et ses droits, par Emmanuel Legeard (1996)

LE VRAI PROBLEME DES DROITS DE L’HOMME

©  Emmanuel Legeard (1996)

Suivant qu’on est de tempérament populiste ou mondain, on joue volontiers les affranchis ou les sophistiqués; c’est une précaution universelle qu’on prend de se mettre d’avance du côté des ricaneurs à qui on ne la fait pas. Evidemment, rien de plus volatil que l’arbitrage des élégances. Tel brille à Passy qui fait rire à Barbès. Mais un petit nombre de sujets a le privilège de mettre tout le monde d’accord et de déclencher la grimace railleuse du connaisseur superfin – rien n’égale ces petites vanités pour dissimuler le creux de son être. En tête de ces sujets, il y a les droits de l’homme.

Evidemment, je ne nie pas que l’évocation des droits de l’homme suscite instantanément une sainte bouffée contemplative dans les coeurs simples, chez les braves gens. Quand ma concierge entend ces mots, ses joues se mettent à pendouiller gravement sous l’effet soudainement accru d’une pesanteur sacrée; ses paupières se plissent involontairement, comme pour filtrer la violence de la lumière. Hochant la tête comme le fléau d’une balance, la voilà qui pondère les malheurs du monde. Ah! mon pauvre monsieur. Il ne faudrait pas se hasarder à critiquer les droits de l’homme devant ma concierge, elle n’aimerait pas. Le blasphème la scandaliserait.

Et puis, il y a les énergumènes, les pavlovisés, ceux qui sont couverts de boutons réflexes et qui se hérissent à la moindre critique. La télévision les maintient dans un état chronique de sujétion quasi-hypnotique; ils ne s’appartiennent pas. On les repère à ce qu’ils ont l’œil hagard et saillant. J’ai remarqué qu’ils salivaient beaucoup – peut-être un dérèglement glandulaire. Enfin, il y a les grands bourgeois qui veillent scrupuleusement à entretenir un vide savant sous leurs crânes qui sont à l’image de leurs salons qui sont à l’image de leur crâne. Le fragile équilibre des sphères tient au respect des apparences; dans les salons, la vipère seule est habilitée à cracher de petits jets de son venin parce que sa présence en plein Eden est chose naturelle. Mais les droits de l’homme, ça ne se discute pas.

Maintenant, c’est une autre affaire! qu’on pousse un peu les ricaneurs qui grimacent à l’évocation des droits de l’homme, et l’on se rend compte que leur ricanement ne résiste pas à la question. Qu’est-ce que vous leur reprochez, aux droits de l’homme? Là, évidemment, ils échouent lamentablement. Effarés, ils bredouillent quelques mots incohérents, puis retombent dans leur néant. Tout bien considéré, je n’ai jamais entendu qu’on attaquait les droits de l’homme intelligemment et pour les bonnes raisons.

Car ce n’est pas vraiment la teneur des droits de l’homme, leur caractère intrinsèque, qui est discutable. C’est leur instrumentalisation. D’abord, décréter les droits de l’homme, c’est décréter que « l’homme » à défendre, c’est l’homme sans qualités, l’homme sans épithète, un homme qui par conséquent ne serait rien pour l’essentiel. Juste… un homme. Or un homme comme ça, ça n’existe précisément pas. Ce qui définit l’homme en tant qu’homme c’est qu’il est toujours quelqu’un. On ne peut pas être tout court, à moins qu’on ne soit Dieu. Evidemment, une telle conception des choses est éminemment récupérable par une dictature, puisqu’il est extrêmement facile d’en extrapoler que le Bien, c’est le Nul, et ensuite de diaboliser tout ce qui tend à l’existence ou à la réalisation de soi, donc à s’opposer en puissance à l’arbitraire du chef absolu ou au rendement de la machinerie sociale.  Dans ce sens très évident pour moi, mais incompréhensiblement invisible à tout le monde, les droits de l’homme signent la fin de la liberté d’expression.

Le deuxième problème, complémentaire du premier, c’est que l’autorité qui s’arroge, de façon forcément illégitime, le rôle de faire respecter les droits de l’homme, s’accorde en même temps le droit de décréter qui est l’Ennemi de l’Homme. Il lui est alors loisible de diaboliser qui bon lui semble. Dans ce sens, les droits de l’homme sont éminemment commodes, puisqu’ils excluent logiquement que l’homme soit son propre ennemi. Par conséquent, l’ennemi de l’homme est forcément l’ennemi traditionnel du genre humain, autrement dit: le Diable.

Voilà ce qui donne tout leur poids à des slogans cycliques du style « pas de liberté pour les ennemis de la liberté » qui sinon seraient parfaitement absurdes. De tels slogans n’ont aucun sens à moins de considérer que l’ennemi de la liberté, c’est le Diable, et de marcher à reculons dans le raisonnement. En effet, il s’agit moins de diaboliser les hommes que d’anthropomorphiser le Diable. On désigne d’abord une instance imaginaire, magique et surnaturelle: le Diable, ennemi de l’humanité, ennemi de la liberté, de l’égalité, de la fraternité. Ensuite seulement on montre du doigt celui qu’on veut éliminer en décrétant: voici le Diable incarné! Et le tour est joué. Au lieu de « ma liberté s’arrête où commence celle des autres », on obtient: « Pas de liberté pour le Diable! » C’est la garantie de la pensée unique.

Au cours des quarante ans qui viennent de s’écouler, il a été donné à tous d’assister à l’installation graduelle d’un processus de diabolisation systématique des conflits qui n’a jamais existé que dans les sociétés obscurantistes et superstitieuses. Les Grecs, par exemple, ne voyaient pas les Perses comme des démons; ils les voyaient semblables à eux, mais comme des envahisseurs à chasser pour conserver leur liberté. Dans les tranchées, en 14-18, les poilus savaient que l’ennemi d’en face était comme eux, un brave type piégé dans la boue qu’un travail, une femme, des enfants, attendaient au pays; ils ne s’imaginaient pas avoir affaire au Mal incarné.

Mais un changement s’est produit qui a fait basculer la perspective. On a commencé à désigner non plus des ennemis, mais des démons à abattre. Et en Europe, du fait que la ligne de front a migré dans le champ social, les affrontements politiques ont pris une tournure complètement irrationnelle. On le constate avec l’appauvrissement du vocabulaire et le remplacement des discours structurés par une cheville qui tient lieu de tout: « nauséabond ». Nauséabond est un mot très infantile, très stade anal, qu’on pourrait supposer dénué de sens, mais il a une signification forte, au contraire; c’est un synonyme olfactif de diabolique.

C’est le Diable qui pue. Le Diable sent le soufre; il est nauséabond. Nous sommes à présent sortis de l’époque transitoire où la mauvaise odeur était réservée à quelques uns. Désormais, nauséabond est applicable à tout ce qui déroge au politiquement correct, d’où l’inflation récente de choses et de gens « nauséabonds » qui n’ont apparemment rien en commun. Mais quand on examine plus attentivement l’affaire, qu’on recoupe les cas, on s’aperçoit que le péché, c’est l’authenticité, c’est la différence, c’est d’être un homme individué, qui pense par lui-même, qui a sa personnalité, ses qualités positives. Un homme qui a le malheur de ne pas s’être effacé dans la quantité, de ne pas s’être laissé réduire à la somme de ses fonctions.

Par exemple, untel est nauséabond parce qu’il est vraiment communiste, un autre est nauséabond parce qu’il est vraiment catholique, un tiers est nauséabond parce qu’il fait vraiment son travail d’artisan ou de fonctionnaire ou de ministre ou de médecin… J’ai vu qu’on avait désigné les médecins opposés à l’euthanasie comme nauséabonds. Rien que le mot d’euthanasie, la bonne mort, est quelque chose qui m’ennuie pronfondément. On ferait mieux de donner un nom rationnel aux choses et d’appeler l’euthanasie « mort médicalement assistée », ce qui écarterait toute notion de Bien ou de Mal intrinsèque à l’opération.

Il est bien paradoxal de retrouver parmi les partisans de l’euthanasie ceux qui réclamaient la suppression de la peine de mort au motif qu’une erreur judiciaire était toujours possible et que la peine de mort était une porte ouverte sur l’abîme… Et la mort assistée, non? Déléguer la puissance de tuer à une autorité morale sous un prétexte aussi subjectif ne devrait susciter aucune inquiétude? Je me méfie de ceux qui veulent imposer des prescriptions abstraites et positives dans le domaine du droit. Pour que les hommes puissent vivre libres et égaux, ils doivent se délimiter par des devoirs privatifs concrets.

Les sept sages de la Grèce ordonnaient de ne pas faire aux autres ce qu’on n’aimerait pas qu’ils nous fassent. Confucius recommandait la même chose. Les Hébreux avaient leur décalogue pour leur interdire de s’entre-tuer ou de convoiter la femme du voisin. C’est bien dans ce contexte juridique seulement que l’homme a des droits, à commencer par celui d’être lui-même.

___________

Tout plagiat de cet article détecté par PlagScan sera instantanément et systématiquement poursuivi devant la 3e chambre du Tribunal de Grande Instance de Paris

L’Enigmatique Monsieur Duhour (1999), par Emmanuel Legeard

Étiquettes

, , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,


L’Enigmatique Monsieur Duhour,

Un Paradoxe français

Par
Emmanuel Legeard
emmanuel.legeard@paris4.sorbonne.fr

© Emmanuel Legeard ©Sorbotron du samedi 11 décembre 1999

Quand des étudiants de Censier (Paris III) m’ont demandé si je voulais traiter d’un sujet tiré de l’âge d’or du cinéma français, je venais précisément de finir de me renseigner sur un personnage énigmatique des années 40-50, Clément Duhour, dont ce numéro fête l’anniversaire sans le savoir. Malgré l’influence brève, mais intense et durable, que ce Basque de Paris a exercée sur le cinéma, il est curieusement absent de tous les dictionnaires, et s’il est vrai qu’il est évoqué ici ou là, ce n’est jamais que succinctement et de manière tout à fait subalterne. Même Philippe d’Hugues, des Cahiers du Cinéma et de la Cinémathèque française, l’expert pourtant de cette période, ne semble pas s’être soucié de cet homme de l’ombre sous les feux de la rampe, de ce personnage insolite dont on n’arrive pas à trancher s’il est transparent ou bien opaque.

Appeler Duhour l’homme des paradoxes, ce n’est pas parler en l’air. Tour à tour exubérant et effacé, comique grotesque et beau ténébreux, chanteur de charme et lanceur de poids, patron de cabaret dans le gross Paris et, à en croire Hans von Luck, résistant de la première heure, Duhour se montre curieusement passionné, généreux et désintéressé quand il s’agit de produire Guitry ou de défendre les droits de sa veuve – mais il oblige Viviane Romance à racheter les parts de leur société de production Izarra pour une somme exorbitante quand celle-ci demande le divorce. Les amours de Clément Duhour ne sont jamais heureuses, d’ailleurs, et ses femmes découchent pour des rivaux aux charmes très improbables: Madeleine Lebeau, maîtresse d’Achard – un paradoxe encore que Guitry ne manque pas de soulever dans Assassins et Voleurs [1] quand Dartois, incrédule de ses propres succès, s’ouvre à son cambrioleur de cette banale absurdité:

« C’est inouï de penser qu’un bel homme comme lui, grand, fort, et mis au monde pour être l’amant des femmes devient soudainement une espèce de cocu parce qu’une petite garce le trompe. »

Moitié coup de main, moitié coup de patte, c’est à Madeleine que Duhour songera pour incarner, dans Vous n’avez rien à déclarer, la poule de luxe qui abrite le commerce de ses charmes derrière la vente de croûtes abstraites.

Qui est vraiment Clément Duhour? Il n’y a pas plus parisien que lui, et pourtant il est basque jusqu’à la racine des cheveux. Clément Denis Duhour est né le 11 décembre 1911 à Saint-Jean d’Anglet, bien qu’une erreur ou une coquetterie d’artiste l’ait rajeuni d’un an dans le Who’s Who de 1983, l’année de sa mort. Son père, Pierre Duhour, est boulanger rue de Louillot. Sa mère, Marie Bidart, est femme au foyer. Dès le début, Clément ne tient pas en place; c’est un athlète né, presque un géant, et à seize ans, il enlève le titre de champion de France de lancer du disque et du poids. Dans le même temps, il est renvoyé du Lycée de Bayonne pour indiscipline. Son père l’expédie alors à Paris pour s’y former au commerce. Après trois jours chez Félix Potin, il quitte sa place pour chanter au Lapin Agile sous le nom de scène de Guy Lormont.

Clément Duhour en Aristide Bruant dans "Si Paris nous était conté" (1955)

Clément Duhour en Aristide Bruant dans « Si Paris nous était conté » (1955)

Est-ce pour lui faire plaisir, en tout cas ce n’est pas un hasard quand Guitry, dans Si Paris m’était conté, glisse ce clin d’oeil éloquent: Duhour campe le personnage d’Aristide Bruant. Le voilà naturalisé parisien par Guitry, le roi du Boulevard. C’est tout un symbole auquel Duhour est sensible et qui fera de lui un débiteur affectionné. Mais le Lapin des Années folles n’est justement plus celui de Bruant. Montmartre est dépeuplé par la Grande Guerre. Cette épouvantable boucherie, artificiellement prolongée de deux ans pour satisfaire aux ambitions de la haute finance, a tué un soldat français sur trois, et ce Français, c’est un pauvre – autant dire que presque toute la bohème non réformable y est passée. Le « Montmerte » à Bruant s’est vidé de ses poètes et de ses arsouilles qui tiraient la savate; amer constat que Guéhenno a fixé dans une formule définitive quand il observe qu’aucun milliardaire n’est mort dans la tranchée.

Aussi, la nouvelle clientèle du Lapin est essentiellement composée de touristes américains qui n’ont pas compris que la capitale de la bohème, ce n’est plus Montmartre, c’est Montparnasse. Mais l’argent des caves et des yanquis permet au moins d’entretenir l’illusion. Une façade factice s’organise, propre à encadrer le numéro des rapins de synthèse – et ce toc est du plus bel effet sur les provinciaux et les pigeons d’outre Atlantique. Pourtant, c’est au contact de ces Américains que Duhour trouvera sa voie. Le Tout-Hollywood qu’il rencontre au Lapin lui fait comprendre que l’avenir est au cabaret, et au cinéma. Quand à 20 ans, champion du lancer du poids, il se rend aux jeux de Los Angeles, ce n’est pas sans une secrète arrière-pensée. Le Golden Age d’Hollywood débute à peine. Il culminera parallèlement à sa propre acmé, au début des années 1950.

Aux jeux, Duhour ne fait pas tapisserie. Même s’il se classe vingtième, sa performance est loin d’être négligeable: il envoie le poids à quatorze mètres (13,960), et deux mètres seulement le séparent du médaillé d’or, Léo Sexton, qui est non seulement son aîné de deux ans, mais encore un surdoué de 109 kilos, expert du shot put, et sur le point de battre le record du monde. Jamais pourtant Duhour ne se vantera de ses exploits sportifs. Pour lui, tout cela n’est qu’une distraction désinvolte qui surtout lui permet de voyager sans frais. Cette parenthèse sportive refermée, il faudra néanmoins attendre dix ans, en pleine Occupation pour que Duhour décroche son premier rôle dans L’Age d’Or de Jean de Limur et ouvre son propre cabaret dans le 8e, rue de Ponthieu.

Hans von Luck

Hans von Luck

Duhour baptise son « caf’conce » Le Cavalier. Il y reçoit affablement des officiers allemands comme Hans von Luck, qui, prussien et francophile, vient en civil pour ne pas incommoder la clientèle. Von Luck racontera en 1989 que Duhour et lui ont instantanément sympathisé, bien que Duhour ait participé dans les coulisses de son commerce apparemment xénophile à des activités de résistance sur lesquelles on n’a tout de même que peu d’éléments. Suivant Hervé Le Boterf [2], c’est au Cavalier que Duhour fait la connaissance de Viviane Romance. Invitée par Dieu sait qui, la diva n’aurait franchi le seuil que pour mieux claquer la porte dans une sortie dramatique. Le lendemain soir, elle est de retour, et la légende veut que Duhour, se mettant aussitôt au piano, lui eût joué l’Imaginez de Trenet, dont les paroles sont si singulièrement opportunes: « Imaginez qu’elle revienne. La porte s’ouvre, elle sourit. Sa main tremblante A pris la mienne Le ciel s’éclaire et s’agrandit. »

Seulement voilà qui n’est pas possible, car l’enregistrement d’Imaginez date du 26 juillet 1945, or la rencontre de Viviane Romance avec Clément Duhour date de 1942. A la libération de Paris, c’est déjà mariés que Duhour et Romance fuient la capitale pour se réfugier à Anglet – singulier comportement pour le résistant décrit par von Luck, le « Panzerkommandant » qui n’écrit qu’après le décès de Duhour, appelle Le Cavalier « Le Chevalier » (ce qui n’a pas exactement le même sens dans un bastringue), s’emmêle dans les dates, se trompe d’adresse… mais ce sont possiblement là les séquelles du goulag. On est toutefois travaillé à plusieurs reprises par cette question: s’agit-il du même homme? On a du mal à reconnaître un résistant dans le réfugié d’Anglet qui avec sa femme fréquente assidûment René Müller, « collègue » de Rudy de Mérode, trafiquant de stupéfiants et tortionnaire aux ordres la Gestapo. Mais en tout état de cause, il est exact que Duhour chante. Il prête sa voix notamment à l’orchestre de Raymond Legrand qui a remplacé Ray Ventura, parti en 1942 pour l’Amérique du Sud. Avec le swing, Raymond Legrand a tôt fait de faire oublier Ventura et ses zouaves du Pont de l’Alma. Son « Mademoiselle Swing », tube de 1942 créé par Irène de Trébert, vedette du groupe, est un vibrant chef-d’oeuvre de crétinerie, mais – comme assez souvent dans ces cas-là – un énorme succès.

Ces influences « zazous » ne sont pas sans effet sur Duhour. L’époque change. Les paroles, c’est fini, il faut de la syncope, des dissonances, des cris, des onomatopées suggestives. Car c’est sous l’Occupation nazie qu’explose au grand jour ce qu’Audiard, parlant par la bouche de Gabin, appelle la « musique de singes » [3]. Etrangement, André-Georges Brunelin, intime et biographe de Gabin, nous a rapporté [4] que Duhour lui vouait une sourde hostilité et s’était opposé à ce qu’on fasse appel à lui pour incarner Lannes dans le Napoléon de Guitry. Pourquoi? C’est ce que Brunelin ne sait pas, mais la jalousie a pu jouer un rôle entre ces deux symboles de virilité dont l’un avait effectué un parcours sans faute quand l’autre n’était pas sans ambiguïtés. Il y a des parallèles certains entre Quai des brumes et La Maison sous la mer, et il n’est pas aberrant de penser que Duhour aurait voulu être Gabin. Quand Guitry exigea la présence de Gabin en expliquant partout combien il l’admirait, peut-être s’est-il senti trahi? Car le lien affectif entre les deux hommes est indiscutablement très fort et « viscéral ».

Sacha Guitry en chaise roulante assiste au tournage d'Assassins et Voleurs.

Sacha Guitry en chaise roulante assiste au tournage d’Assassins et Voleurs.

Même si 7 ans seulement les séparent, il y a une césure entre Gabin et Duhour: c’est la guerre. Gabin s’est expatrié, Duhour a commencé de tourner. En somme, Gabin, c’est le cinéma d’avant-guerre. Le cinéma français. Il en constituera même le symbole à abattre dans la guerre fourrée des années 60 où l’objectif des « Nouveaux » et autres « Néo » – qualificatifs banalement employés par les « Anti » pour entériner leurs usurpations – est d’anéantir tout ce qui est français pour y substituer leurs petites choses assommantes, sans rythme, sans profondeur, sans talent, mais étirées à l’infini comme le morne Tartare. Gabin est alors accablé de tous les noms susceptibles de déclencher automatiquement la suspicion ou la répulsion dans la masse conditionnée: acteur « de papa » (si c’est français, c’est dépassé, donc ridicule), réactionnaire (les qualités du résistant deviennent des tares de réac’ dès qu’il n’est plus d’aucun usage), anarchiste de droite (c’est-à-dire un homme libre qui ne transige pas sur la morale, même au milieu d’une foule endoctrinée par un gouvernement d’occupation, et corrompue par l’obligation de mal faire et de penser faux), et finalement « fasciste », mot totalement dénué de contenu et qui occupe seulement une fonction: celle d’épouvanter le bien-pensant et d’enrayer toute discussion où il est à prévoir que les anti-Gabin auront le dessous.

Car évidemment, c’est ce caractère tant décrié qui a poussé Gabin à refuser de tourner pour les Allemands et à quitter la France pour Hollywood en février 1941, puis Hollywood pour rejoindre les Forces Françaises Libres. Duhour, au contraire, c’est le Paris du swing. Plus américanisé par l’occupation allemande que Gabin par son séjour hollywoodien, il voit d’un mauvais oeil ce retour odysséen d’un homme resté fidèle à des principes éculés. Duhour, c’est la génération swing qui reçoit son impulsion du Paris bei Nacht et trouve avec l’arrivée des Américains l’occasion d’exploser. Paris swingue-t-il? Duhour swingue avec lui. Et cette américanisation lui donnera la matière de son seul film vraiment raté, ce film de trop qui clôt à la fois les années 50 et sa période féconde: le sinistre Vous n’avez rien à déclarer, vaudeville obscène de Véber joué comme un crazy-show, c’est-à-dire à la manière de Dhéry – film qui pousse à s’interroger sur le tempérament véritable de Duhour. Le Duhour de l’art aurait-il tourné cochon une fois éteinte la voix du maître?

Mais on est loin encore de 1959. En 1943, Duhour et Romance se marient, et c’est par elle qu’il arrive à s’imposer dans ses premiers films valables comme La Maison sous la mer, mélodrame où il joue le premier rôle, celui du beau ténébreux aux charmes fatals. On peut s’interroger sur la nature de la relation Duhour-Romance. Ginette Leclerc, rivale mais amie de Viviane Romance, raconte que Duhour traite sa femme durement. Il la compare à Leclerc, lui reproche de ne pas avoir son propre cabaret, de ne pas assez réussir, de « n’être bonne à rien ». Quand le couple fuit Paris pour Anglet à la Libération, Romance est arrêtée et incarcérée à Bayonne. Curieusement, Duhour semble s’évaporer; en tout cas, nulle trace de son intervention, et Romance s’en tirera seule en plaidant sa cause avec succès. Malgré tout, le couple Romance-Duhour tient encore cinq ans, le temps de monter la société de production Izarra, du nom de l’étoile en basque. Cette société permet à Viviane Romance, à qui on ne propose plus rien, de produire ses propres films et de créer – enfin – un rôle conforme à ses goûts. Ce sera Maya, projet ambitieux qui consiste à démontrer que la séduction érotique exercée par les femmes, bien que ses effets soient réels, est un reflet illusoire et narcissique de l’animus masculin. Puis Duhour et Romance divorcent, et Duhour revend ses parts.

Avec la « CLM » [5], quasi-acronyme de son prénom, Duhour devient producteur Assassins-et-Voleurs-Guy-Gérard Noëldélégué: il prend en charge tous les aspects pratiques, administratifs et ingrats de la production moyennant une rétribution au cachet, c’est-à-dire un forfait fixé à l’avance et qui n’est versé qu’une fois la distribution assurée, donc une fois les producteurs certains de la sortie en salle du film produit. La CLM est principalement l’instrument de sa collaboration avec Guitry. C’est ici joindre l’utile à l’agréable, car les autorités américaines, Dieu sait pourquoi, ont Guitry à la bonne. Les plans des résistants qui veulent lui faire la peau – et qui d’un certain point de vue ont d’excellentes raisons pour ça – se trouvent par conséquent contrecarrés. La protection dont Guitry bénéficie s’étendant à ses collaborateurs, il est probable qu’elle a facilité la réinsertion professionnelle de Duhour, tout résistant qu’il ait été (car les lendemains de revanches, du fait de la confusion générale, fourmillent souvent de malentendus fâcheux – c’est bien connu). L’union de Duhour et Guitry fut fructueuse. Ils eurent de nombreux enfants très admirables dans le genre films à sketches comme Les Trois font la paire, Assassins et Voleurs – film culte, comme on dit – et les très beaux Si Versailles m’était conté (1954) et Si Paris nous était conté (1956). Et puis Guitry s’éteint et le film inculte succède au film culte. C’est le désolant Vous n’avez rien à déclarer. Pourtant Vous n’avez rien à déclarer a des morceaux spectaculaires. Le sketch réellement saisissant de Devos expliquant sa peinture est un sommet peut-être inégalé du comique absurde. Jean Poiret y est brillant et le caméo de Clément Duhour lui-même ne manque pas de sel. Plutôt, c’est le choix du sujet qui laisse pantois.

Passé ce film, d’ailleurs, Duhour retourne à l’anonymat. Sans entrain, comme épuisé, il produit un Candide irregardable ainsi qu’un documentaire sur l’antisémitisme, Ceneri della memoria, qui est privé de salle par la censure gaulliste. Puis il quitte brusquement le monde du cinéma. On le retrouve à Biarritz, où il s’est lancé dans la restauration. Il patronne alors une spectrale association culturelle France-Israël qui semble n’avoir d’existence que dans le Who’s Who. Le 3 janvier 1983, il décède à Neuilly, de « causes naturelles ». Il a 71 ans.

Qui était vraiment Duhour? Chacun peut y aller de son hypothèse. Un personnage fascinant, en tout cas, sans quoi nous ne serions pas à nous interroger sur lui quarante ans après son dernier succès…

– Emmanuel Legeard

[1] La femme adultère d’Assassins et Voleurs s’appelle Madeleine, comme Madeleine Lebeau, et Dartois rappelle furieusement Achard.
[2] Le Boterf, communication personnelle.
[3] Le Cave se rebiffe.
[4] Brunelin, communication personnelle.

[5] C.L.M. pour Courts et Longs Métrages (NDE)

En illustration: la merveilleuse affiche de Guy-Gérard Noël pour Assassins et voleurs.

___________

Tout plagiat de cet article détecté par PlagScan sera instantanément et systématiquement poursuivi devant la 3e chambre du Tribunal de Grande Instance de Paris